Avignon - Entretien / Bernard Bloch

Le Cabestan / texte et mis en scène Bernard Bloch

Le Voyage de Dranreb Cholb

Publié le 25 juin 2017 - N° 256

Avec sur le plateau deux comédiens, Patrick Le Mauff et Bernard Bloch, et un musicien, Thomas Carpentier, Bernard Bloch adapte pour la scène le récit de son voyage en Israël et Cisjordanie intitulé Dix jours en terre ceinte. Un appel à la rencontre vigoureux qui évite tout simplisme, dont la subjectivité délibérée recherche passionnément l’apaisement. Pour la vie ! 

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Cette pièce se fonde sur un véritable voyage… Quel est-il ?

Bernard Bloch : Quand je me suis rendu pour la première fois en Israël, j’avais 13 ans et Israël 14. Mais depuis 1967 et l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza, mon désaccord avec la politique d’Israël n’a fait que croître. Le développement continu des colonies, la création toujours plus improbable d’un État palestinien viable, la prise en otage des gouvernements israéliens par les extrémistes sont autant de coups de couteau plantés dans l’idéal sioniste. La parenthèse inaugurée par la poignée de main entre Arafat et Rabin a été assassinée par le meurtre de Rabin par un fanatique juif en novembre 95. Depuis, je n’ai cessé de repousser un deuxième voyage tant j’avais peur de me confronter au sentiment d’avoir à détester ce que j’avais aimé. Il fallait pourtant que je m’y coltine. Mais je ne pouvais me contenter de visiter Israël, c’est toute la Palestine « historique » que je voulais voir, tous ses habitants que je voulais entendre. Et c’est en étant « protégé » par un groupe de catholiques de gauche que j’ai pu le faire.

Ce voyage a-t-il troublé vos attentes ?

B. B. : Apparemment, tout indique qu’une résolution du conflit est impossible. Depuis 2013, l’année de mon voyage, il y a eu les bombardements de Gaza, les printemps arabes ont presque tous sombré dans l’horreur, le terrorisme jihadiste justifie toutes les angoisses et le gouvernement d’Israël est le plus à droite de son histoire. Et pourtant je veux croire qu’on peut, qu’on va en sortir. Les deux sociétés israélienne et palestinienne ont tant besoin l’une de l’autre qu’il faudra bien qu’elles s’entendent. Ses 14 millions d’habitants partagent le sentiment profond que cette terre est la leur et il y a peu d’endroit au monde où les populations ont une telle passion pour leur territoire. Pour le moment la passion des uns exclut celle des autres. Mais cette passion commune peut aussi devenir le terreau d’un fantastique avenir commun.

« Je veux croire qu’on peut, qu’on va en sortir. »

Pourquoi avez-vous voulu en faire un récit ?

B. B. : Ceux qui se rendent en Palestine/Israël sont tous ou presque soit pro-Palestiniens, soit pro-Israéliens. Je ne suis ni l’un ni l’autre, ou plutôt les deux à la fois. Il m’a semblé que l’expérience sensible d’un type qui, tout en étant pour des raisons familiales et historiques, viscéralement attaché à cette terre, cherche à mettre à la question tous ses préjugés, pouvait en intéresser quelques-uns.

Ce récit est la source de l’écriture de la pièce, qui est une reconstitution où vous avez imaginé un narrateur. Qui est-il ?

B. B. : Dranreb Cholb, le narrateur, est un personnage qui s’inspire de moi mais qui n’est pas moi. C’est un moi déplacé. Un peu comme le narrateur de La Recherche, toute modestie mise à part, est un déplacement de l’auteur Marcel Proust. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, ce n’est pas moi qui vais jouer le rôle de Cholb, mais mon ami de toujours, Patrick le Mauff.

Qu’apporte l’adaptation théâtrale par rapport au récit ?

B. B. : Mon récit Dix jours en terre ceinte raconte mon voyage au plus près de ce qui s’est réellement passé. La pièce, en revanche, dramatise ce voyage, le condense, prend des libertés avec la réalité pour en extraire l’huile essentielle. Je n’ai volontairement rien enregistré de mes rencontres. J’ai écrit. Près de 200 pages de notes. Pour le spectacle, nous allons donner à voir non pas la réalité de ces rencontres, mais ce qu’il en reste dans la mémoire du voyageur, comment il se les re-présente. Est-ce de la fiction ? Un vrai/faux documentaire ? Un documentaire n’est-il pas de toutes façons une vision subjective du réel ?

La pièce convoque aussi de nombreux personnages. Comment interviennent-ils ?

B. B. : Le voyageur qui a fait ces rencontres les réinvente. Il choisit des acteurs, leur « met le costume » de ces militants palestiniens ou israéliens et les filme dans des situations forcément décalées puisque toutes les images sont filmées en région parisienne, là où il habite. C’est d’une re-construction à posteriori qu’il s’agit. Je convoque ce qui reste inscrit dans ma mémoire quatre ans après les faits et je malaxe cette matière première par l’écriture textuelle et cinématographique.

Qu’apporte l’adaptation théâtrale par rapport au récit ? Quelle part de désir ?

B. B. : Du désir, oui. Celui de faire bouger les lignes. Je n’ai aucun pouvoir et ne me fais pas d’illusion sur le pouvoir du théâtre ou de l’art en général. Mais le voyage que nous avons fait, mon double presque inverse Cholb et moi, m’a appris que dès que l’on prend la peine (et le risque !) d’écouter la souffrance de l’autre, d’entendre ses raisons, il se met très vite à entendre les vôtres et tout devient possible.

 

Propos recueillis par Agnès Santi

A propos de l’évènement
Le Voyage de Dranreb Cholb
du 7 juillet 2017 au 30 juillet 2017
Avignon Off. Le Cabestan
11 Rue Collège de la Croix, 84000 Avignon, France

à 20h55, relâche les 12, 21 et 22.  Tél : 04 90 86 11 74.  Adaptation du récit de voyage Dix jours en terre ceinte, Éditions Magellan & Cie, juin 2017.


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