Théâtre - Critique

Le froid augmente avec la clarté

Claude Duparfait et Florent Pochet dans Le Froid augmente avec la clarté. Crédit  : Jean-Louis Fernandez

Théâtre de la Colline / à partir de Thomas Bernhard / mes Claude Duparfait

A partir des romans L’Origine et La cave où Thomas Bernhard raconte son enfance à Salzbourg, Claude Duparfait imagine un beau portrait polyphonique. Un cri d’alarme contre la tentation du nationalisme et de la médiocrité.

La réputation de noirceur et de misanthropie de Thomas Bernhard a parfois tendance à faire oublier son humanisme. Son désir de voir ses contemporains sortir de la misère intellectuelle dans laquelle il les juge enfoncés. Avec l’oxymore de son titre, Claude Duparfait affiche d’emblée sa volonté de rétablir la part lumineuse de l’auteur autrichien. Sans bien sûr occulter son grand pessimisme qui, d’après le roman L’Origine, remonte au moins à 1944. Année où, âgé de treize ans, le garçon est envoyé par son grand-père dans un collège national-socialiste de Salzbourg dirigé par un certain Grünkranz, officier nazi qui règne par la terreur. Librement inspiré de ce texte et de La cave, deuxième des cinq livres autobiographiques écrits par Thomas Bernhard entre 1931 et 1989, Le froid augmente avec la clarté donne à voir les premiers frémissements d’une intelligence contrariée non seulement par la guerre et la dictature, mais aussi par la religion. En 1945, Grünkranz laisse en effet place à un curé, l’oncle Franz, qui ne vaut pas mieux. Conclusion : «  le national-socialisme aussi bien que le catholicisme sont des maladies contagieuses, des maladies mentales et rien d’autre  ». Un double rejet dont Claude Duparfait suggère brillamment les résonances contemporaines en s’entourant de comédiens de générations différentes : Annie Mercier, Pauline Lorillard et Florent Pochet dans le rôle du romancier, et Thierry Bosc dans celui de son grand-père.

Quatuor pour un génie

En 2012 déjà, Claude Duparfait montait avec Célie Pauthe Des arbres à abattre. Le froid augmente avec la clarté est donc pour lui un retour à l’écriture de Bernhard. L’expression d’une fascination. Sur scène en effet, il danse presque L’Origine et La Cave. Il se les approprie à la manière expressive d’un acteur de cinéma muet, à l’opposé du jeu plutôt naturaliste de Florent Pochet, tout juste sorti de l’ERAC. Sans rien à voir non plus avec celui de Pauline Lorillard, fougueux dans son monologue retraçant l’entrée de Bernhard dans la cité de Scherzhauserfeld surnommée « l’enfer ». Soit le début de sa quête de la marge ou du « sens opposé » qui le sauve du suicide, et dont la bouleversante et caustique Annie Mercier incarne en quelque sorte la maturité. Ce sont donc quatre visages de Thomas Bernhard qui cohabitent dans la sobre scénographie conçue par Gala Ognibene, mais aussi quatre manières de faire vibrer aujourd’hui la musique indocile et exigeante de celui qui veut bien « pleurer toutes les larmes de son corps », à condition de « profiter de l’occasion pour s’examiner ». Car autant que la littérature, la musique occupe une place centrale dans la construction du style de Thomas Bernhard et dans la pièce de Claude Duparfait : non pas celle de refuge, mais de lieu idéal pour regarder le pire en face.

Anaïs Heluin

A propos de l'événement

Le froid augmente avec la clarté
du Jeudi 18 mai 2017 au Dimanche 18 juin 2017
La Colline – Théâtre National
15 Rue Malte Brun, 75020 Paris, France

Du 19 mai au 18 juin 2017, du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h. Durée de la représentation : 2h. Tél : 01 44 62 52 52. Vu au Théâtre National de Strasbourg.


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