Jazz / Musiques - Entretien

Laurent Mignard, Sacré Ellington !

© Pascal Bouclier

CREATION / MUSIQUE SACREE / EGLISE DE LA MADELEINE + TOURNEE NATIONALE

Eblouissant compositeur de l’Histoire du Jazz, Duke Ellington considérait sa musique sacrée comme ce qu’il avait fait « de plus important ». C’est aussi la part la plus méconnue de son œuvre immense, habitée par la ferveur de sa foi profonde et par l’approche musicale de plus en plus ouverte de sa dernière période créatrice, marquée par des formats proches de ceux de la musique classique. Laurent Mignard, à la tête de son Duke Orchestra, ambassadeur permanent de l’héritage ellingtonien, a conçu un concert exceptionnel consacré à ce répertoire à l’occasion du quarantième anniversaire de la mort du grand musicien américain.

Quel est le projet général du Duke Orchestra ?

Laurent Mignard : Il y a onze ans, j’ai entrepris de transcrire à l’oreille les Musiques Sacrées de Duke Ellington. Cette expérience m’a permis de prendre conscience, non seulement des qualités exceptionnelles d’Ellington compositeur, mais aussi de ses relations au son, au phrasé ou à ses solistes… Au-delà de la dimension musicale, j’ai été bouleversé par les valeurs incarnées par le Duke, des valeurs d’excellence, de générosité et d’ouverture.  Notre responsabilité est de projeter un héritage “Beyond Category“ dans le monde d’aujourd’hui. Nous ne sommes pas des gardiens de chapelle, tout au plus des ambassadeurs qui mettons en scène une œuvre d’une diversité extraordinaire.

« Au-delà de la dimension musicale, j’ai été bouleversé par les valeurs incarnées par le Duke, des valeurs d’excellence, de générosité et d’ouverture. »

Comment situez-vous Duke Ellington en tant que compositeur dans la musique du XXème siècle ? Plus il a avancé dans sa carrière, plus sa musique semble s’être émancipée des formats et conventions du jazz…

L. M. : Dès le début, le Duke a cherché à s’émanciper  des conventions du jazz, précisément parce qu’il ne se reconnaissait pas dans ce vocable pour définir son esthétique. En 1927, il dépeint des paysages sonores inédits avec East St.Louis Toodle-Oo. En 1929, c’est la musique du film Black And Tan Fantasy, puis Creole Rapsody en 1931 (sur les deux faces d’un 78 tours). Aux côtés de standards qui font mouche (source de royalties pour entretenir son orchestre), les fresques s’élargissent : Reminiscing in Tempo en 1935, Diminuendo & Crescendo in Blue en 1937 … Le Duke rêvait d’écrire un opéra sur le thème du peuple afro américain (Bula), mais on ne confiait pas ce genre d’ouvrage à un noir dans les années 40. Alors il a développé de grandes œuvres, telles Black Brown & Beige en 1943, Harlem Suite en 1951, et toutes les autres Suites. Ellington a essuyé un grand nombre de critiques pour ces créations en avance sur leur temps. Mais à mesure qu’il devenait une institution, les critiques se sont tues, et des œuvres magistrales telles que les Sacred Concerts, les œuvres symphoniques ou le ballet The River ont mis un point final à la contestation.

Parlez-nous de ces oeuvres que vous avez souhaité remettre à l’honneur ?

L. M. : Ellington  était particulièrement pieux et a toujours considéré son parcours comme « béni ». En 1965, il s’est vu confier la création d’un concert de Musique Sacrée pour la consécration de Notre-Dame de la Grâce à San Francisco : «  A présent, je peux dire à voix haute ce que je méditais alors que j’étais agenouillé ». Le succès a été immense et deux autres créations ont suivi (à New York en 1968 et Londres en 1973). Dans cette œuvre testament, le Duke a mis en scène et en perspective les mots de la Bible, sa perception des textes sacrés, ainsi que diverses situations qu’il a rencontrées. Nous avons sélectionné quelques-unes de ses plus belles pages. Par exemple, Supreme Being consiste en un panorama d’avant la création du monde, Something ‘bout believing est un hymne au Créateur, In The Beginning God se décline en une suite en quatre parties sur les quatre premiers mots de la Bible, Come Sunday  reprend le thème de Black Brown & BeigeHeaven évoque le Paradis avec ses voix célestes, Freedom déroule une grande fresque sur le thème de la liberté, avec en allégorie la quête du peuple noir pour ses droits civiques, Tell me it’s the Truth ou The Lord’s Prayer délivrent des airs gospel, Praise God and Dance  culmine en un grand final jubilatoire et hyper énergisant…  Cet oratorio ellingtonien visite diverses esthétiques (néo-classique, jazz, gospel, blues, latin, lyrique, chant choral…) et sera servi par des solistes de grand talent, le claquettiste Fabien Ruiz, un grand chœur et la présence exceptionnelle de Mercedes Ellington, qui ponctuera les événements par des citations de son illustre grand-père.

Propos recueillis par Jean-Luc Caradec.

A propos de l'événement

DUKE ELLINGTON SACRED CONCERT
du Mercredi 1 octobre 2014 au Mercredi 1 octobre 2014
Eglise de La Madeleine
Place de la Madeleine, 75008 Paris, France

à 20h30. Places : 27 à 55 €. + Tournée nationale. Tél : 01 40 93 36 60.


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