Théâtre - Entretien

La Pitié dangereuse

La Pitié dangereuse de Stefan Zweig, adapté et mis en scène par Simon McBurney. © Gianmarco Bresadola

Les Gémeaux / de Stefan Zweig / adaptation Simon McBurney, James Yeatman, Maja Zade et l’ensemble / mes Simon McBurney

Evénement ! Complice de longue date du Festival d’Automne, programmé avec The Rake’s Progress lors du dernier Festival d’Aix-en-Provence, Simon McBurney adapte La Pitié dangereuse, unique roman achevé de Stefan Zweig, écrit en exil à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Une œuvre poignante et captivante, qui au-delà de son éblouissante profondeur psychologique et de son implacable intrigue, se déploie comme une « fouille archéologique » au cœur de l’âme autrichienne. Interprétée par la remarquable troupe de la Schaubühne, cette polyphonie introspective résonne puissamment, aujourd’hui comme hier. 

En quoi ce roman de Stefan Zweig vous motive-t-il dans votre démarche de metteur en scène ?

 

Simon McBurney : C’est un roman extraordinaire, qui semble avoir été écrit en un seul geste, en une seule respiration, et qui nous emporte dans un tourbillon d’événements, de pensées et d’émotions qui ne nous lâche pas du début à la fin. En général, Stefan Zweig scindait et condensait ses textes initiaux jusqu’à aboutir au format très resserré des nouvelles. Paru en 1939 alors qu’il avait dû fuir l’Autriche et s’était exilé à Londres, La Pitié dangereuse est le plus long texte qu’il ait écrit, son unique roman achevé. L’histoire nous entraîne dans une situation inextricable et oppressante, celle d’Hofmiller, un jeune officier juste avant la Première Guerre mondiale qui a l’intention de faire le bien mais échoue et mène son entourage au désastre. Là est l’essentiel de la trame : quelqu’un fait de son mieux et sombre dans une situation terrible que lui-même produit et fabrique. Qui est responsable de cette défaite de la raison, de cette chute qui, grâce au talent de conteur de Stefan Zweig, nous saisit quasi physiquement ? Il est passionnant d’explorer cette question. Plonger dans l’histoire, dans la psychologie des personnages, c’est aussi plonger en nous-mêmes, se confronter à nos préjugés, nos instincts et nos désirs. C’est explorer les enjeux de la responsabilité, du libre arbitre, et prendre conscience du fait que chaque individu, aussi singulier soit-il, demeure façonné par sa culture, son héritage et des éléments sous-jacents qui relèvent de la conscience et aussi de zones enfouies de l’humain. Nous sommes immergés dans un bain social et culturel qui influe sur nos décisions, nos choix résultent de quelque chose de plus grand que nous-mêmes.

 

Qui est ce jeune officier ? Comment considérez-vous sa relation avec Edith ?

S. M. : L’intrigue se situe juste avant la Grande Guerre, en 1913. Hofmiller vit dans une petite ville de l’Empire austro-hongrois. Invité dans le château de Kekesfalva, l’homme le plus riche de la contrée, il commet un impair en invitant sa fille Edith, qui est paralysée, à danser. Submergé par la honte, il s’enfuit puis le lendemain lui envoie des fleurs. Très apprécié par tous les membres de la famille, il lui rend ensuite fréquemment visite, et s’enferre lui-même dans un piège terrible sans échappatoire. Son comportement est déterminé par des préjugés et des réflexes profondément ancrés, malgré le vernis de la raison censée expliquer nos actes. Stefan Zweig analyse la pitié à travers deux attitudes possibles. La pitié « molle et sentimentale» ou, comme il la qualifie, « l’impatience du cœur », qui est une pitié liée aux sentiments que l’on éprouve sur soi et pour soi, « un mouvement instinctif de défense de l’âme contre la souffrance étrangère », et une autre pitié qui est la seule qui compte, qui pousse à se mettre littéralement à la place de l’autre et à agir en conséquence, « jusqu’à l’extrême limite de ses forces et même au-delà ». L’action contre le sentiment. C’est aussi une question que nous pouvons nous poser individuellement et collectivement face aux malheurs du monde aujourd’hui.

Comment résonne le contexte historique dans le roman ?        

S. M. : Stefan Zweig écrit ce texte alors qu’il est exilé et sait qu’il ne pourra pas retourner en Autriche. Le thème de l’exil et l’inquiétude de l’émigré vibrent au cœur de la pièce même s’ils n’apparaissent pas en tant que tel. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, les forces destructrices du nazisme sont à l’œuvre, Stefan Zweig est effaré par les persécutions antisémites qui se répandent. D’une certaine manière, Edith rappelle douloureusement cette Autriche disparue où cohabitaient diverses cultures et où désormais se déverse le poison de l’antisémitisme et du fascisme : elle n’est pas simplement une riche aristocrate, son père issu d’un shtetl miséreux a dissimulé son identité juive. Au-delà de l’histoire précise et concrète, à travers même son éblouissante profondeur psychologique, Stefan Zweig évoque la situation de l’Empire austro-hongrois qui s’écroule, et l’Autriche qu’il a dû quitter. L’œuvre explore en profondeur le rapport entre soi et sa culture. Le roman est une métaphore et un commentaire sur la fragilité des cadres rationnels, sur le surgissement des préjugés et de comportements déterminés notamment par une sorte de “sous-culture“ et des éléments incontrôlés qui n’ont rien à voir avec la raison, et qui emportent tout.

« Le roman est une métaphore et un commentaire sur la fragilité des cadres rationnels. »

 Comment avez-vous traité la question de la narration ?

S. M. : C’est l’un des thèmes importants du roman. Au départ (nous sommes en 1938), le narrateur, soit Stefan Zweig lui-même, raconte sa rencontre avec le militaire décoré Anton Hofmiller et explique les circonstances dans lesquelles l’histoire lui a été confiée. Puis Hofmiller raconte et c’est là que tout commence. La fiction est donc un acte de mémoire, où Hofmiller raconte sa vie et son erreur qui a déclenché une avalanche d’événements incontrôlables. Ses actions et ses pensées qui les commentent se confrontent, sa vie extérieure et sa vie intérieure se font écho. A la manière d’un emboîtement, on plonge ensuite dans d’autres histoires à travers différents personnages : le père Lajos de Kekesfalva ; son épouse ; le Docteur Condor, médecin de la jeune fille ; Edith, passionnément amoureuse du jeune lieutenant… Une sorte de processus stratigraphique découvre et imbrique les niveaux psychologiques, sociologiques, culturels… et nous invite à creuser et réfléchir aux multiples strates qui définissent nos comportements. A travers ces voix diverses se déploie une fouille archéologique dans l’âme de l’Autriche.

Comment travaillez-vous avec la troupe de la Schaubühne ?

S. M. : C’est un plaisir extraordinaire de travailler avec des acteurs aussi au point, toujours prêts à essayer et faire ! Ils sont d’une incroyable réactivité, avec des instincts de bêtes de théâtre, dans un état d’alerte vraiment aiguisé sur ce qu’ils font. Je partage beaucoup de choses avec Thomas Ostermeier, leur directeur, un ami de longue date. Avec sept comédiens, j’ai conçu la mise en scène comme un oratorio de voix qui progressent du récit à l’action et se répondent. Nous nous employons à reproduire la sensualité et l’intimité du texte. A certains moments, nous pourrions crier à Hofmiller : « ne fais pas ça ! ». Nous imaginons le spectateur comme lors de la remontée d’une plongée, qui le mènerait à interroger sa propre psychologie.

Propos recueillis par Agnès Santi

A propos de l'événement

La Pitié dangereuse
du Jeudi 14 septembre 2017 au Dimanche 24 septembre 2017
Les Gémeaux
49 Avenue Georges Clemenceau, 92330 Sceaux, France

du mardi au samedi à 20h45, dimanche à 17h. Tél : 01 46 61 36 67. Dans le cadre du Festival d’Automne et de la programmation hors les murs du Théâtre de la Ville. Spectacle en allemand surtitré.


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