Théâtre - Critique

Critique
Théâtre 71/Région / Metz / Festival Passages / d’Anton Tchekhov / mes Oskaras Koršunovas

La Mouette

Publié le 26 avril 2017 - N° 254

Oskaras Koršunovas et ses époustouflants comédiens signent une merveilleuse représentation de La Mouette. Un théâtre du présent, épuré et essentiel, où la maîtrise et l’intensité du jeu révèlent hors de tout stéréotype la vérité des relations humaines et des rêves qui s’abîment. Magistral !

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Tchekhov, encore et toujours ! Tchekhov, dont les grands metteurs en scène nous révèlent la beauté, la lucidité et l’humanité profondes. Oskaras Koršunovas et ses époustouflants comédiens (dont l’une a aussi participé au bouleversant Place des Héros de Krystian Lupa) signent un spectacle magistral par sa qualité de jeu et sa simplicité essentielle. Ils réussissent le meilleur, parvenant à se fondre dans le paradoxe du théâtre avec une maestria nuancée. Tout en affirmant clairement son artifice, le théâtre s’inscrit en effet ici passionnément dans la réalité de la vie, avec des comédiens en vêtements d’aujourd’hui et sur un plateau presque nu. Le mentir-vrai n’a jamais été aussi vrai ! Et pourtant, pas de réalisme, pas de stylisation ou d’actualisation non plus, seul compte le miroir original et singulier du jeu, miroir du réel à la fois fidèle et infidèle, laissant apparaître dans toute leur force les blessures et les contradictions des personnages. C’est dans cette infidélité que réside la liberté de l’artiste, qui accompagne les mots par un jeu corporel et un cadre visuel et sonore qui tissent et révèlent de subtiles et profondes relations. Une tête qui se pose sur l’épaule de son oncle, une étreinte, un regard appuyé, un corps qui s’effondre, un journal qu’on déchire avec une rage indicible, la si belle jeunesse des jambes nues de Nina, le reflet miroitant du lac face à nous, le son unique de Joy Division, dont le jeune chanteur Ian Curtis se suicida…

Tout est signifiant

Travaillé avec un soin extrême dans une épure quasi abstraite, l’art de la scène ne laisse aucune place à la tricherie, à la facilité ou au superflu : tout est signifiant. De façon fluide, organique et profondément vivante, sans qu’on ait besoin de réfléchir à cette signification. C’est une communication profonde et évidente qui s’établit entre la scène et la salle. La scène où une rangée de chaises accueille les comédiens comme spectateurs et témoins. Parfois les comédiens s’adressent aussi aux spectateurs dans la salle et se déplacent côté gradins. C’est le jeune artiste Kostia, en quête de formes nouvelles, qui gère les lumières et fait entendre la musique… Nina délaissera son amour pour se tourner vers l’écrivain à succès Trigorine, carnet à la main – son petit « cagibi littéraire » – et lunettes de soleil sur le nez, si souvent occupé à pêcher dans le lac. Tchekhov explore ici les affres et la cruauté d’amours non partagées, le sentiment de la perte, et les quêtes artistiques qui elles aussi s’abîment dans la médiocrité et la douleur, depuis la fougue naïve et confiante de la jeunesse jusqu’aux trahisons et aux renoncements dévastateurs. Les rêves s’éteignent et quelques gouttes de valériane ne suffiront pas à y remédier… Au cœur de la vérité de l’humain, une représentation de haut vol qui déploie l’essence du théâtre ici et maintenant !

Agnès Santi

A propos de l’évènement
La Mouette
du 21 avril 2017 au 6 mai 2017
Théâtre 71
3 Place du 11 Novembre, 92240 Malakoff, France

Jusqu’au 27 avril au Théâtre 71, 3 Place du 11 novembre 92240 Malakoff.  A 19h30. Rens 0155489100.


Festival Passages, 57000 Metz. Les 5 et 6 mai 2017. Tél : 07 81 68 34 40. Spectacle vu au Théâtre 71 – Scène nationale de Malakoff le 25 avril 2017. Spectacle en lituanien surtitré en français. Durée : 3h avec entracte.


 


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