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Portrait et analyse de l'héritage de maîtres du théâtre occidental
La formation théâtrale en Occident est indissociablement liée à l'histoire
même du théâtre, aux modes opératoires et aux finalités que le théâtre reconnaît
et s'emploie à mettre en 'uvre. Ainsi les notions d'héritage culturel ou de
culture théâtrale, de transmission, d'innovation voire de transgression,
d'apprentissage et de technique ( diction, voix, corps, mouvement, gestuelle')
sont à interroger, au fil du temps et des divers processus expérimentés. A cet
égard les évolutions du théâtre européen et de son enseignement doivent beaucoup
à quelques personnalités marquantes, qui ont chacune enrichi et transformé l'art
de la scène, ainsi que les pratiques artistiques de l'acteur. Parmi d'autres
jalons influents, citons quelques incontournables : Constantin Stanislavski (
1863-1938 ), Meyerhold (1874-1940), Jerzy Grotowski ( 1933-1999 ), Tadeusz
Kantor ( 1915-1990), Jacques Lecoq (1921-1999), Antoine Vitez (1930-1990),
Eugenio Barba ( né en 1936 ). Des chercheurs, universitaires, essayistes ou
acteurs définissent les fondements de l'enseignement de ces maîtres, tout en
analysant la nature de sa diffusion. Technique, éthique et philosophie se
rejoignent souvent, avec à la clé une créativité scénique revitalisée.
Entretien Alain Mollot Alain Mollot/Jacques Lecoq
Jacques Lecoq : la pédagogie comme l'art d'un itinéraire patient
Jacques Lecoq a été un maître essentiel pour bien des artistes contemporains.
D?abord maître d?éducation physique et sportive, il devient comédien chez Jean
Dasté et découvre à Padoue l?art du masque et de la pantomime. En 1956, il fonde
son école et en 1977, le LEM, Laboratoire d?Etude du Mouvement, dédié à une
recherche dynamique de l?espace et du rythme du jeu. Alain Mollot, metteur en
scène et directeur du Théâtre de la Jacquerie, est un ancien élève de Lecoq et a
enseigné à ses côtés.
Vous avez été à la fois élève et professeur chez Lecoq. Alain Mollot : J'ai été élève en 1975-77, juste après la période soixante-huitarde. L'école m'a permis de décoller de mon époque. Une des caractéristiques de Lecoq est d'échapper à la mode : non pas ne pas prendre acte de ce qui se passe mais travailler sur des choses sur lesquelles tout le monde peut s'entendre. Lecoq ne proposait pas une formation complète de comédien. L'école était pour lui « un voyage en plus ». Sortant de la guerre (sa s'ur, résistante, avait été déportée), marqué par la souffrance, le manque, Lecoq s'était retrouvé dans les années 50 et 60 dans un bain de discussions dont il avait voulu sortir en jouant, en faisant. « Joue et tu verras bien », disait-il. Plus tard, être prof à l'école a été pour moi une façon d'y revenir autrement, avec le sentiment de devoir redonner quelque chose. J'y ai trouvé l'énergie de revenir sur cet enseignement, de l'expérimenter, d'être parfois en désaccord avec lui, ce qui a relancé mon désir. « L'école était pour Lecoq « un voyage en plus ». » Comment ce « voyage » se déroule-t-il ' A. M. : Le premier mois de la formation est consacré à l'observation de ce qui précède la parole et se passe dans le corps et l'espace alentour dans les infimes événements de la vie. Ensuite commence le travail avec le masque neutre, masque de travail et non de jeu. La neutralité parfaite du visage permet de retrouver l'homme de tous les hommes qui n'existe pas et qui existe en tous. Le voyage dans les choses de la vie se prolonge : on revit corporellement les choses dans une espèce d'anthropomorphisme. Cela ouvre quatre mois d'élaboration d'un langage commun qui se fait en dehors du discours. Tout part de la sensation intérieure. L'élève perd la parole en la désapprenant. Des choses, on arrive peu à peu à l'humain jusqu'à une enquête de deux mois dont on ramène un compte rendu théâtral. Ainsi s'achève la première année, année complète d'observation. La deuxième année est consacrée à la formation du comédien. L'élève franchit les obstacles les uns après les autres : le mime (cette étape est la Bible des anciens élèves qui y reviennent toujours), la commedia dell'arte, le masque, la tragédie, le ch'ur, l'art carnavalesque, les bouffons et enfin le clown, ultime étape de la dérision de soi qui est celle où l'on se trouve. Tout cela compose un itinéraire. Y a-t-il une « patte » Lecoq ' A. M. : L'élève de l'école se caractérise par sa modestie. Il sait qu'il faut travailler, avoir de la patience. « Il faut cinq ans pour digérer », disait Lecoq. En outre, la pédagogie de l'école pousse vers le groupe : c'est le groupe qui révèle l'individu. Pointer l'individu, c'est le pousser vers l'immodestie. Les comédiens formés chez Lecoq sont sensibles à la construction créative, ne serait-ce qu'à cause de « l'auto-cours » qui dans leur formation, chaque semaine, les oblige à se mettre en groupe et à produire quelque chose. A une certaine époque, certains metteurs en scène craignaient les gens de chez Lecoq car ils en savaient trop ! Ils ont reçu la pédagogie comme un art, pas comme une étape vers autre chose, ce pourquoi ils sont souvent eux-mêmes pédagogues. Propos recueillis par Catherine Robert Bibliographie : Le Corps poétique ' Un enseignement de la création théâtrale, de Jacques Lecoq. Actes Sud-Papiers. Le Théâtre du Geste, mimes et acteurs, ouvrage collectif sous la direction de Jacques Lecoq. Bordas. Les deux Voyages de Jacques Lecoq, film réalisé par Jean-Noël Roy et Jean-Gabriel Carasso. On Line Productions.
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