Portrait et analyse de l'héritage de maîtres du théâtre occidental
La formation théâtrale en Occident est indissociablement liée à l'histoire même du théâtre, aux modes opératoires et aux finalités que le théâtre reconnaît et s'emploie à mettre en 'uvre. Ainsi les notions d'héritage culturel ou de culture théâtrale, de transmission, d'innovation voire de transgression, d'apprentissage et de technique ( diction, voix, corps, mouvement, gestuelle') sont à interroger, au fil du temps et des divers processus expérimentés. A cet égard les évolutions du théâtre européen et de son enseignement doivent beaucoup à quelques personnalités marquantes, qui ont chacune enrichi et transformé l'art de la scène, ainsi que les pratiques artistiques de l'acteur. Parmi d'autres jalons influents, citons quelques incontournables : Constantin Stanislavski ( 1863-1938 ), Meyerhold (1874-1940), Jerzy Grotowski ( 1933-1999 ), Tadeusz Kantor ( 1915-1990), Jacques Lecoq (1921-1999), Antoine Vitez (1930-1990), Eugenio Barba ( né en 1936 ). Des chercheurs, universitaires, essayistes ou acteurs définissent les fondements de l'enseignement de ces maîtres, tout en analysant la nature de sa diffusion. Technique, éthique et philosophie se rejoignent souvent, avec à la clé une créativité scénique revitalisée.

Entretien Guy Scarpetta

Guy Scarpetta/Tadeusz Kantor

Kantor : un théâtre lié à « une vision intérieure », se substituant à la représentation.
« Amateur d?arts », le romancier et essayiste Guy Scarpetta revient sur le génie du maître de Cracovie, à qui il fut étroitement lié dans les dernières années de sa vie, notamment à travers les événements qui lui furent consacrés par l?Académie Expérimentale des Théâtres. Adepte du décloisonnement des arts, Scarpetta tient Kantor pour un créateur d?autant plus exceptionnel que son art du théâtre était inséparable de son expérience picturale.

Peut-on parler de transmission quand on évoque Kantor '

Guy Scarpetta : En tout cas, pas au sens où on l'entend dans les institutions ordinaires. Ses grandes pièces relevaient d'un univers singulier, liées à une expérience personnelle, à une vision intérieure. Ses acteurs eux-mêmes étaient associés à cette expérience. Il nous lègue la nécessité de l'expérience vécue intimement, et la sienne ne ressemblait à aucune autre.

Kantor a été au départ un artiste plasticien d'avant-garde.

G. S. : Sa formation, dont l'un des éléments est son intérêt pour le mouvement Dada, passe par l'École des Beaux-Arts de Cracovie : l'art devait désormais passer dans la vie. D'où un congé donné à tout ce qui relève de l'illusion, de la représentation. C'est présent, très tôt, dans son activité picturale, à travers ses « objets trouvés » apparentés au ready-made, mais aussi dans ce registre des « événements », happenings ou performances : des actions directes, immédiates, dans la réalité, se substituant à la représentation de l'action. C'est dans ce « théâtre » clandestin qu'il a créé sous l'occupation allemande, et ensuite, sous le régime communiste, en Pologne, alors que triomphaient les dogmes et les normes du « réalisme socialiste », dont il fut un adversaire résolu. Des actions qui avaient lieu dans la rue, dans certaines galeries, ou dans le sous-sol d'un cabaret. Parfois d'autres plasticiens sont intégrés à ces « actions » - des partenaires permanents de son futur collectif théâtral.

Ces performances vont lui fournir son futur vocabulaire théâtral.

G. S. : Un spectacle comme Je ne reviendrai jamais intègre toute une part de cette activité expérimentale ancienne. Kantor a éprouvé le besoin d'excéder ce néo-dadaïsme, de réinvestir partiellement le domaine des codes scéniques. Il ne disait pas qu'il mettait en scène une pièce de Witkiewicz, mais qu'il « jouait » avec Witkiewicz. Le texte était un élément parmi d'autres dans l'action scénique. Puis il a transgressé les interdits de l'avant-garde pour s'engager dans des spectacles ouvertement théâtraux. Le plus étrange, c'est que cela suscite un bond qualitatif. Se serait-il arrêté avant La Classe morte, il aurait été un artiste d'avant-garde parmi d'autres. Avec La Classe morte, c'est son génie qui apparaît et qui s'impose. À l'âge de soixante ans'

« On peut transmettre à la rigueur des formes, des techniques, mais l'expérience n'appartient qu'à un seul. »

Quel rôle joue le pictural dans cette expérience très forte '

G. S. : Il impose sa vision, ses fantasmagories, son univers halluciné. Tout un monde anéanti qui renaît, de façon spectrale, sa mémoire personnelle, celle de l'Europe centrale détruite, c'est à la fois bouffon et tragique. Le dadaïsme a été absorbé, métabolisé : il devient le Goya de la fin du XXème siècle' Kantor avait aussi su fédérer autour de lui, non des « acteurs » au sens classique, mais des gens qui acceptaient de devenir des personnages de son univers, un peu sur le modèle des « emplois » dans la commedia dell'arte, de se métamorphoser physiquement pour cela ; ils apportaient leur contribution à l'édifice. Ils partageaient avec lui une étonnante complicité, liée à une histoire commune artistique, mais aussi politique. Ce théâtre était aussi une forme de résistance, une vraie solidarité s'était nouée là, vécue, ce qui ne se transmet pas de façon académique. Enfin, il y avait, chez Kantor, ce modèle pictural à l''uvre dans son théâtre même. L'intégration des objets, des mannequins, qui étaient bien plus que des accessoires, le jeu sur les rythmes, les tensions, les intensités, le mélange de destruction et de reconstruction, les « tableaux » animés, les torsions : il faisait du théâtre comme un peintre peint. Une aventure unique. On peut à la rigueur transmettre des formes, des techniques, mais l'expérience n'appartient qu'à un seul. Lorsqu'on a demandé à Kantor, en Avignon, en 1990, d'animer des « masterclasses », il n'a rien fait d'autre que de propulser les stagiaires dans l'élaboration d'un de ses spectacles, c'est-à-dire de leur faire vivre, concrètement, une part de cette expérience. Il n'avait rien d'autre à transmettre. Kantor ne pouvait pas, en définitive, avoir « d'héritiers », ce qui n'a empêché en rien son influence considérable sur les artistes de théâtre.

Propos recueillis par Véronique Hotte

Kantor au Présent, Guy Scarpetta. Éditions Actes Sud/Académie Expérimentale des Théâtres.



Autres articles dans le hors-série La Formation Théâtrale :
| Marie-Christine Autant-Mathieu/Constantin Stanislavski  | Béatrice Picon-Vallin/Meyerhold | Ludwig Flaszen/Jerzy Grotowski | Guy Scarpetta/Tadeusz Kantor | Alain Mollot/Jacques Lecoq  | Nada Strancar/Antoine Vitez   | Monique Borie/ Eugenio Barba  | Odette Aslan : Vers un acteur pluridisciplinaire plus créatif | Julie Sermon : La mue du personnage théâtral contemporain | Anne Ubersfeld : Comment enseigner le théâtre ' | Georges Banu : Sécurité technique et incertitude philosophique | Ariane Mnouchkine : L'art de mettre au monde l'acteur. | Daniel Mesguich : L'apprentissage de la déscolarisation | Jacques Lassalle : Le théâtre, lieu d'accomplissement | Philippe Adrien : La sensibilité plutôt que la technique | Lucia Bensasson et Jean-François Dusigne : Les traditions non occidentales | Wajdi Mouawad : Itinéraire difficile et passionnant | Maurice Bénichou : « A force d'essayer, une note juste sort du chaos. » | Michel Bouquet : Eloge de l'intuition | Michel Caserta : « S'exprimer corporellement. » | Alain Recoing : L'acteur marionnettiste | Lucie Bodson : Le marionnettiste démiurge de sa propre création. | Béatrice Picon-Vallin : Théâtre et nouvelles technologies | François Cervantes et Catherine Germain : « Arriver à se désarmer. » | Bartabas : « Se rendre inutile. » | Declan Donnellan : Libérer l'acteur de ses blocages | Lev Dodine : Le théâtre comme révélation de l'humain. | Anatoli Vassiliev : Avancer vers la vraie liberté créatrice | Frank Castorf : Transmettre un art de la subversion | Josyane Horville : L'Unité Nomade de Formation  | Jean-Yves Ruf : Apprendre des choses comme en les volant | Arpád Schilling : Celui qui est plein d'âme n'a pas besoin d'ailes | Stéphane Braunschweig : Pour un enseignement individualisé | Stéphane Braunschweig : Entre le plateau et le monde réel  | Marc Sussi : Le JTN, dispositif d'insertion professionnelle. | Yves Pignot : Révéler les possibilités artistiques des élèves | Gilles Bouillon : Vivre le théâtre sur le long terme  | Ariel Garcia Valdès : Provocateur de rêve et de mouvement | Stuart Seide : La transmission d'un 'savoir évoluer' | Dominique Pitoiset : Dépasser la relation du maître à l'élève | Pascal Parsat : L'exigence humaniste | Michel Dubois : S'ouvrir à de multiples interprétations | Gérard Schembri : Apprendre dans un projet collectif | Noémie Dujardin : Apprendre comme dans un laboratoire. | Antoine Régent : « Apprendre le théâtre, une quête infinie. » | Christine Gagnieux : « Heureusement qu'existe le statut d'intermittent ! » | Roland Bertin : Les épines et les roses  | Anne Alvaro : Le geste, le souffle et la vérité du présent | Eric Elmosnino : Trouver sa liberté sur le plateau | Dominique Blanc : En dehors du moule institutionnel | André Marcon : Déchiffrer le monde | Océane Mozas :« Ecouter, recevoir, réagir. » | Emmanuel Wallon : De l'initiation à l'insertion   | Robert Abirached : Pour un usage éducatif et social du théâtre | ANPE Culture Spectacle : L'art de l'accompagnement' Christophe Valentie/Bernard Malrieu/ Carole Zavadski | AFDAS Jean-Yves Boitard : Elargir la palette des compétences | La scénographie/Gérard Didier | La direction de production/Claire Andries | La direction technique/Jean-Marc Oberti | La création sonore/Anita Praz | La création de costumes/Claire Risterucci | La création de coiffures et de maquillages/Nathy Polak | La régie générale/Eric Proust | La création lumières/Pierre Gaillardot | |

Vous recherchez :

dans
Télécharger le dernier numéro Téléchargement du journal au format PDF N°180 / SEPTEMBRE - 2010 Abonnez vous en un clic
Espace perso :
 Login : mot de passe :
Inscrivez vous | Mot de passe perdu ?
Publicité :
Vidéos :
Pris le : 24 septembre 2005 Lieu : Xi'an, Chine
En un clic :
numéro : 180 /
Blue Lady (revisited)
Cette dame bleue, c’est bien sûr Carolyn Carlson, dans son solo fondateur de 1983. En 2008, elle jouait le jeu d’une recréation un peu particulière...
numéro : 180 /
Une Femme à Berlin
Tatiana Vialle signe Une Femme à Berlin d’après un texte anonyme, retraçant l’histoire d’une femme qui en 1945, dans les ruines de Berlin, devient la proie des soldats russes. Avec Isabelle Carré dans le rôle-titre.
numéro : 180 /
La Loi du marcheur
Nicolas Bouchaud adapte les confessions du « ciné-fils » Serge Daney et interprète sa parole avec finesse, inventivité et drôlerie, éclairant avec pertinence les postures et les enjeux spectaculaires.
numéro : 180 /
Le Village de Cirque 2010
Sixième édition pour cette manifestation pilotée par De rue de cirque (2r2c). Un temps fort qui reflète tout le travail d’aide à la création et de mutualisation mené par cette coopérative, devenue depuis peu scène conventionnée pour les arts de la rue et les arts du cirque pour l’accompagnement à la création.
numéro : 180 /
Marc Sussi
Portrait du séducteur en jeune hommeMarc Sussi choisit de jeunes comédiens pour mettre en scène, avec Dom Juan, l’histoire d’un homme qui rêve de vivre sans avoir de comptes à rendre à la mort.
numéro : 180 /
Where were you on January 8th '
L’auteur et metteur en scène Amir Reza Koohestani nous confronte à la pression plus ou moins latente qui s’exerce sur la jeunesse iranienne.
numéro : 180 /
Angelin Preljocaj - création
L’année France-Russie peut-elle susciter des projets novateurs dans le domaine chorégraphique ' Angelin Preljocaj répond avec une création unissant des interprètes du Théâtre du Bolchoï et du Ballet Preljocaj.
numéro : 180 /
Le Jardin des Délices
La dernière superproduction de Blanca Li assume le spectaculaire et le fantastique sous l’inspiration du subtil et délicieux Jérôme Bosch.
numéro : 180 /
Opium
Ivresse poétique et marionnettiqueComédien et marionnettes découvrent les arcanes de la drogue dans Opium, librement inspiré des Paradis artificiels de Baudelaire et interprété par Redjep Mitrovitsa et Ezéquiel Garcia-Romeu.
 
Hors-Série :
Hors-Série :