La formation théâtrale en Europe : spécificités et finalités
Chaque saison, les acteurs russes ou anglais sont applaudis sur nos scènes. Russie, Grande Bretagne, Allemagne : autant de cultures et d'histoires, autant de visions de la formation théâtrale, expliquées par des metteurs en scène dont a le bonheur d'admirer le talent dans nos théâtres. Declan Donnellan, Lev Dodine, Anatoli Vassiliev, Frank Castorf : de grands metteurs en scène et de grands pédagogues, sachant à la fois libérer et canaliser le meilleur de l'acteur. Ils définissent leur expérience du théâtre ainsi que les processus de formation de l'acteur qu'ils mettent en 'uvre dans leur travail.

Entretien Declan Donnellan

Declan Donnellan : Libérer l?acteur de ses blocages

Libérer l'acteur de ses blocages
Pour Declan Donnellan, « l?art du théâtre est d?abord l?art du comédien ». Qu?il dirige des acteurs anglais, russes ou français, le metteur en scène britannique fait jaillir sur scène la sève brûlante de la vie? Il explique ici sa vision de la formation.

Vous commencez votre ouvrage L'acteur et la cible, Règles et outils pour le jeu* en décrivant l'instinct du jeu, observé chez les bébés. Le jeu peut-il s'apprendre '

Jouer est en effet un réflexe humain, tout comme respirer. Dès sa naissance, un individu ne cesse de jouer, parce qu'il cherche en vain sa vérité. Il ne peut découvrir son « vrai » moi que dans ses actions, il ne peut l'éprouver que dans le jeu. Peut-on apprendre à quelqu'un à respirer ' Non. Le rôle du pédagogue consiste moins à instruire l'acteur qu'à l'aider à se libérer de ce qui l'empêche d'exister. Ces blocages sont souvent vissés par la peur. Notre époque vit aussi dans un état de contrôle des corps et des cerveaux effrayant. Les artistes, encore plus que d'autres, tendent à se forger une forteresse pour se protéger de la réalité. Cette muraille devient prison. La formation vise à nous libérer de nos forteresses imaginaires.

« Sur le plateau, l'énergie surgit des rythmes et des impulsions générés par l'écriture et qui s'expriment par le mouvement du corps tout entier. »

Comment dénouer ces blocages '

Les exercices corporels, quotidiens, sont essentiels. Il ne s'agit pas de devenir un athlète mais simplement d'« être » dans son corps, d'aiguiser la réceptivité aux stimuli externes, de développer les sens. La formation doit aussi ouvrir et muscler l'imagination, qui, parce qu'elle interprète les sensations, permet de percevoir et de dégager une signification. C'est la possibilité de produire des images à partir de ce nous ressentons qui nous relie au réel. La disponibilité, l'écoute, la capacité à être totalement dans l'instant, constituent des qualités essentielles à mes yeux. Je commence toujours les répétitions par de la danse et des exercices physiques. Le processus de travail sur une pièce passe par la dé-cérébralisation du texte pour en découvrir la musicalité et la sensualité. L'intellectualisation finit souvent par étouffer une 'uvre. Sur le plateau, l'énergie surgit des rythmes et des impulsions générés par l'écriture et qui s'expriment par le mouvement du corps tout entier. J'essaie de libérer et de canaliser les potentialités, de les inscrire dans un jeu collectif. A la fin du processus, le texte ne constitue plus qu'un symptôme de tout ce qui se passe en dessous des mots.

Vous parlez beaucoup de la « cible », au c'ur de votre méthode. Que désignez-vous ainsi '

Une chose très simple, réelle ou imaginaire, concrète ou abstraite, mais située hors de moi. Si je vous demande ce que vous avez fait la semaine dernière, votre regard va errer quelques instants puis se fixer sur un objet ou un point précis, qui, à ce moment, sera votre cible, et vous aidera à concentrer votre énergie et à raviver votre souvenir. L'acteur ne fait rien sans objectif. Son jeu devient faux lorsqu'il est perdu dans son intériorité, dans un narcissisme mécanique. La cible l'aide à transférer vers l'extérieur ses fonctionnements internes, ses instincts, ses sentiments, ses pensées et ses désirs. La peur coupe l'acteur de la cible et le paralyse. Le pédagogue doit donc guider les jeunes et les aider à se défaire du jugement pesant sur leurs épaules, de la honte, de l'envie de plaire' Tout cela les empêche d'être eux-mêmes et bloque leur talent.

Quelle importance accordez-vous à la technique '

La technique apporte une base indispensable, mais elle ne remplacera jamais l'élan de vie. Elle doit avoir le bon goût de ne pas se laisser voir et de ne s'attribuer aucun mérite. Le perfectionnisme n'est que vanité. L'acteur ne peut pas s'appuyer sur des certitudes, il doit avoir foi en lui.

Voyez-vous des différences nationales dans la formation des acteurs '

La différence majeure relève d'un choix politique, même si persistent des distinctions, liées aux contextes culturels et à la langue, aux codes de jeu, aux références esthétiques, au statut du vrai et du faux ou encore à l'engagement physique. En Russie, les comédiens entrent dans une troupe à l'âge de 22 ans et, pour la plupart, y restent toute leur vie. Ils ne vivent pas dans la crainte de ne plus travailler, d'être rejetés. Or tout être redoute d'être cueilli, aimé puis abandonné. La stabilité d'emploi n'écarte certes pas totalement la peur, mais elle atténue le sentiment de fragilité. La permanence change radicalement les relations au sein de la troupe et avec le metteur en scène. Elle permet d'atteindre presque immédiatement une tonalité commune.

Entretien réalisé par Gwénola David

L'acteur et la cible, Règles et outils pour le jeu, de Declan Donnellan, éditions L'Entretemps, 2004

 



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