Les contenus de la formation : comment apprendre à devenir acteur '
Comment apprendre à devenir acteur ' Que doit-on enseigner ' Entre autres paramètres, technique, culture littéraire, imprégnation et appropriation se combinent, pour préparer l'apprenti comédien à se confronter au texte dans sa réalité scénique, pour qu'il s'imprègne véritablement du rôle, intérieurement. Un exercice qui traduit l'affirmation d'une liberté au c'ur de multiples contraintes. Un apprentissage qui se poursuit tout au long de la vie, et nécessite un travail considérable. Pour répondre à cette question du contenu de la formation, divers points de vue expriment leur singularité, celui d'universitaires : Anne Ubersfeld et Georges Banu, de metteurs en scène pédagogues : Ariane Mnouchkine, Daniel Mesguich, Jacques Lassalle et Philippe Adrien, avec un détour par l'ARTA de Jean-François Dusigne et Lucia Bensasson, celui d'acteurs au talent indiscutable, Maurice Bénichou et Michel Bouquet.

Entretien Jacques Lassalle

Jacques Lassalle : Le théâtre, lieu d?accomplissement

Le théâtre : lieu d'accomplissement de soi avec les autres, en prise sur le monde
Le metteur en scène Jacques Lassalle ? pour qui enseigner c?est déjà mettre en scène et mettre en scène c?est encore enseigner - revendique l?art de la transmission comme un devoir éthique et artistique.

Vous avez eu une classe d'interprétation au Conservatoire durant douze ans après avoir enseigné à l'École du TNS et à PARIS-III. Comment transmet-on le théâtre '

Jacques Lassalle : Avec une histoire personnelle. J'ai été formé au Conservatoire de Nancy puis au Conservatoire de Paris. J'étais un élève en rupture car j'avais le sentiment de m'être trompé dans cette école qui revendiquait une tradition française de la diction, avec la scène comme unité pédagogique dans l'ignorance de la moindre problématisation de l'oeuvre. On décrétait, pour des raisons qui tenaient à la fois de l'anatomie et de la psychologie, que nous étions nés - nous, les acteurs - pour jouer un certain type de caractères. En même temps, ce début des années 60 correspondait à des mutations politiques et historiques, celles de la Guerre froide et des guerres coloniales. Esthétiquement, c'était l'époque de la Nouvelle Vague ; certaines pratiques scéniques, tant en France qu'à l'étranger, différaient sensiblement des habitudes. C'était l'heure du brechtisme, de la lecture et de la représentation critiques des 'uvres, de la tension affirmée entre l'ailleurs et l'autrefois du texte et l'ici et maintenant de la représentation. Au Conservatoire, nous étions les relais d'une tradition et non d'une réflexion personnelle, les meilleurs instrumentistes d'un style ou les serviteurs d'un art avec le texte comme partition. Je vivais cette formation comme une impasse, un contresens à contre-courant de ce qui me fascinait, tel À bout de souffle de Godard' Mais j'apprécie ce que je dois à cet enseignement auquel je résistais.

Comment définissiez-vous ce monde du théâtre '

J. L. : J'avais l'impression d'un domaine travaillé par des vanités et des insignifiances, un monde qui se refermait sur lui-même en récusant la réalité et l'Histoire. Le théâtre m'apparaissait comme une fuite hors du réel, même s'il était exercé avec passion, exigence et virtuosité. La rencontre avec la ville ouvrière de Vitry-sur-Seine où j'ai dirigé le Théâtre Jean Vilar m'a permis d'affronter ces deux réalités, le monde et la scène, ensemble. Lieu d'accomplissement de soi avec les autres - entre humanité et citoyenneté -, le théâtre réfléchit le monde.

« J'en appelle à un acteur réfractaire qui résiste et me demande raison' »

La passion du cinéma a-t-elle orienté la qualité de votre regard '

J. L. : Mis à part l'atypique Renoir, mes maîtres au cinéma, Bresson, Dreyer, Ozu' sont des esthètes du silence et du moindre dire. J'ai recherché au théâtre cet espace de la non performance, de l'économie et de la matité. Pour ce théâtre-là, le metteur en scène ne peut être accompagné que des plus grands, ceux qui disposent d'une telle maîtrise de leur art qu'ils prennent le risque de l'oublier pour se mettre en situation de dénuement et de vulnérabilité. Les acteurs existent davantage dans un apparent renoncement à eux-mêmes que dans la vérification d'une image attendue.

Qu'est-ce qu'un bon acteur '

J. L. : L'acteur idéal doit non seulement entraîner le plus loin possible le spectateur à l'intérieur de la fiction représentée, mais il doit aussi lui donner à rêver et le rendre actif. J'en appelle à un acteur réfractaire qui résiste et me demande raison, non pas par goût du conflit ou de la discussion, mais pour chercher et douter avant de reconnaître ce que nous savions déjà. Aujourd'hui, le jeune acteur français est souvent entraîné dans une sorte de naturalisme bon enfant de série télé ou bien dans des outrances provocatrices à la modernité passagère, qu'elles soient corporelles, vocales ou dramaturgiques. Il m'arrive de m'adresser aux acteurs, comme mes professeurs au Conservatoire de jadis : je les invite à soutenir les finales, à articuler, à goûter l'expression du texte. La tradition de la diction française, même si elle s'était archaïsée, était à tout le moins un trésor. Je ne crois pas que l'école donne du talent mais on ne peut se passer d'une formation. Les grandes académies européennes de l'acteur adoptent un enseignement pluridisciplinaire et exigeant ' la Pologne, la Russie, l'Allemagne, l'Angleterre' En vue d'artistes adultes et responsables, en questionnement et en prise franche sur le monde.

Propos recueillis par Véronique Hotte

Conversations sur la formation de l'acteur

Jacques Lassalle, Jean-Loup Rivière CNSAD Actes Sud-Papiers



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