La saison classique en France

L’homme festival

Photo : Crédit Vincent Garnier

Portrait de René Martin, créateur de la Folle journée de Nantes et du Festival de la Roque d’Anthéron, aujourd’hui à la tête d’une véritable holding de manifestations musicales.

Rien ne prédisposait René Martin à consacrer sa vie à la musique classique et à devenir l’une des personnalités les plus emblématiques de ce milieu. Originaire d’un milieu modeste, ce Breton aimait surtout dans sa jeunesse écouter du rock ou du jazz. Il jouait d’ailleurs des percussions… Mais à 16 ans, il eut une sorte de révélation : « J’ai appris que Charles Mingus était fasciné par les quatuors à cordes de Bartok. Je suis immédiatement allé me les acheter : c’était mon premier disque de musique classique. Cela a été un choc ! J’ai ensuite écouté les quatuors de Beethoven et ainsi de suite… » Très rapidement, le jeune René s’inscrit au Conservatoire de Nantes, où il étudie l’histoire de la musique, le contrepoint ou encore les musiques électro-acoustiques. Il vend même sa batterie pour acheter un piano ! « Mais je n’ai jamais voulu devenir musicien professionnel. Ma passion, c’était de découvrir une musique et de la faire partager à mes amis. Ca a commencé avec des amis, et aujourd’hui, c’est la même chose avec des centaines de milliers d’auditeurs. » Mais ne voyez pas en René Martin un passionné autodidacte qui se lance de manière un peu inconsciente dans la production de concerts. Après ses études au Conservatoire, il intègre une école de gestion et d’administration. Ce qui fait la réussite du système René Martin, c’est sans doute cette alliance subtile entre connaissance musicale et sens du marketing. Coup de maître : le premier concert qu’il organise, à 26 ans, est un récital du pianiste Wilhelm Kempff, l’un de ses derniers en France. René Martin est l’un des rares directeurs de festival à nouer des relations très proches avec les artistes. Gage de confiance, Sviatoslav Richter lui a confié la co-direction en 1986 de son festival de musique de chambre à la Grange de Meslay. Entre temps, René Martin aura fondé, en 1981, ce qui allait rapidement devenir « La Mecque » du piano : le Festival de la Roque d’Anthéron. Mais quelle est donc sa recette pour transformer chaque aventure en réussite artistique et économique ? « Il n’y a pas de recette miracle. A La Roque, nous avons fait un travail de terrain inimaginable : pas un boulanger des environs qui ne recevait des dépliants ! J’essayais aussi de faire des campagnes de publicité originales, et surtout, j’ai toujours souhaité garder des prix de places accessibles. »
 
Concerts dans les hôpitaux et les prisons
 
La démocratisation de la musique classique, c’est le dada de René Martin. Un jour, alors qu’il assistait à un concert de U2 dans sa ville de Nantes, il se demanda pourquoi on ne pourrait pas réunir autant de spectateurs pour le classique. « J’aurais pu faire venir Barbara Hendricks et Rostropovitch dans un stade, faire sonoriser et accueillir 50 000 personnes, mais ça ne m’intéressait pas. Je voulais respecter le côté intimiste de la musique classique, avec cette connivence entre le public et les artistes, une ambiance que l’on trouve également dans les églises », explique celui qui est aussi un fervent chrétien. C’est donc ainsi qu’est né le concept de la Folle journée, dont la première édition en 1995 a réuni 25 000 personnes, dont 60 % n’étaient jamais venus à un concert de musique classique. L’idée est simple : une thématique, des concerts courts (de 45 minutes environ) à des tarifs accessibles, le tout dans un seul lieu. En 2009, la Folle journée, en quelques chiffres, c’était  4 jours de musique sans interruption, 1 700 artistes, 236 concerts, 123 714 entrées payées, et 97 % de taux de remplissage. Les musiciens donnent très souvent plusieurs concerts par jour. La pianiste Anne Queffélec, une figure incontournable de l’écurie d’artistes René Martin, est enthousiaste : « C’est un concept fantastique : quand on sort de scène, on va tout de suite écouter un concert. On navigue donc en permanence entre le côté interprète et le côté public ». D’autres sont plus critiques, se disent exténués par ce marathon et déplorent parfois des cachets trop faibles ainsi que des programmations faites au dernier moment. René Martin rappelle de son côté que « Richter acceptait de jouer uniquement pour la recette dans des villes de 3 000 habitants alors que des grandes capitales lui proposaient des cachets indécents. Pour lui, cela faisait partie de sa mission d’artiste et il adorait jouer devant des oreilles fraîches. » La Folle journée s’est très rapidement exportée aux quatre coins du globe, du Brésil (à l’initiative du pianiste Nelson Freire) au Japon (où la dernière édition à Tokyo a rassemblé un million de personnes) en passant par l’Espagne. Ce que l’on sait moins, c’est qu’à côté de cette programmation prestigieuse, René Martin conçoit des concerts dans les hôpitaux ou les prisons nantaises. « Le terrain est vraiment bien préparé, témoigne Anne Queffélec. Deux mois avant le concert, les détenus reçoivent des CDs, un conférencier se rend dans la prison et un film est projeté, comme Amadeus. » Le bras armé de René Martin, c’est le CREA, le Centre de Réalisations et d’Études artistiques qu’il a fondé à Nantes en 1977. C’est cette structure qui supervise la programmation de tous les festivals. Comme dans tout bon système, il y a aussi les produits dérivés. Il y a une dizaine d’années, René Martin a ainsi fondé un label discographique, Mirare, pour enregistrer ses artistes, du claveciniste Pierre Hantaï à la pianiste Shani Diluka. Conscient des mutations du secteur, il propose désormais au public de la Folle journée de retrouver le concert qu’il vient d’entendre sur une… clé USB. Pour l’accompagner dans ces aventures, René Martin peut s’appuyer sur ses enfants : François-René (qui dirige le label Mirare), Marie-Pauline (docteur en histoire de l’art, qui donne des conférences dans les festivals) ou encore Pierre-Hubert (qui se lance dans la réalisation de films musicaux). Dans le même esprit « familial », René Martin aime travailler avec des artistes fidèles. On lui reproche d’ailleurs souvent de ne fonctionner qu’avec les mêmes musiciens. Il s’en défend : « Chaque année, la programmation de mes festivals fait appel à de jeunes talents. Je voudrais aussi rappeler que lorsque j’ai invité pour la première fois Nelson Freire ou Christian Zacharias, ils n’étaient pas du tout connus. » Anne Queffélec, de son côté, souligne que « René Martin invite beaucoup d’artistes français, alors que si on regarde la programmation de Radio France, il n’y en a quasiment pas. Il nous fait confiance. » Pour 2010, sa prochaine aventure, c’est une Folle journée Chopin à Varsovie, à l’occasion des 200 ans de la naissance du compositeur romantique. Véritable ambassadeur de la musique, René Martin n’a décidément rien à envier aux diplomates du Quai d’Orsay.
 
Antoine Pecqueur

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