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Focus du n°175 / FEVRIER - 2010
CARNET DE BORD
LA PENICHE OPERA, EN ECHO AU MONDE ACTUEL
LA PENICHE OPERA N’EST PAS SEULEMENT UNE SCENE ARTISTIQUE. C’EST PLUS QUE JAMAIS UN LIEU DE DEBAT ET DE REFLEXION, EN CONTREPOINT AUX PROBLEMATIQUES DE NOTRE EPOQUE. LES DEUX SPECTACLES PROGRAMMES TEMOIGNENT DE CETTE DIMENSION ACTUELLE DE LA PENICHE. MARE NOSTRUM DU SUBVERSIF MAURIZIO KAGEL, PORTEE PAR LA VOIX DE DOMINIQUE VISSE, TRAITE DES DERIVES DE LA COLONISATION, TANDIS QUE LA VEUVE ET LE GRILLON, BIEN QU’ANCREE DANS LE GRAND SIECLE, REFLECHIT A DES INTERROGATIONS EXISTENTIELLES TOUJOURS A L’ORDRE DU JOUR. SUR LES BORDS DU BASSIN DE LA VILLETTE, MUSIQUE ET QUESTIONS SOCIALES FONT BON MENAGE. ![]() Portrait
DOMINIQUE VISSE
UNE VOIX MILITANTELE CONTRE-TENOR, FONDATEUR DE L’ENSEMBLE CLEMENT JANEQUIN, EST ACTUELLEMENT A L’AFFICHE DE MARE NOSTRUM DE KAGEL. Rares sont les chanteurs d’opéra à venir vous chercher devant une gare de la banlieue parisienne en 2CV. Dominique Visse n’a décidément pas grand-chose à voir avec le musicien classique que l’on rencontre habituellement. Prenez déjà son look : avec ses cheveux longs et ses boucles d’oreille, sans oublier la veste en cuir, le contre-ténor nous rappelle plus les rockers des seventies que les divas du lyrique. Mais surtout, ce qui détonne chez Dominique Visse, c’est son franc-parler, qui évite à la fois le jargon promotionnel et la langue de bois. Dans cette fameuse 2CV, en traversant Vigneux-sur-Seine, le chanteur observe, amer, que « les étrangers, après avoir été mis à la porte de Paris, sont maintenant obligés de quitter ces banlieues dortoirs. Mais pour aller où ? » Des convictions, Dominique Visse en a toujours eu. Devant la cheminée de sa maison à la décoration néo-orientale, il se rappelle : « à neuf ans, dans mon village normand, je voulais devenir prêtre et entrer au petit séminaire ». Finalement, une fois monté à la tribune de l’orgue, c’est la musique sacrée qui l’attire. Il rencontre rapidement un autre Normand, Christophe Coin, avec qui il participe à un ensemble sur « instruments anciens », une révolution à l’époque ! « Je jouais alors surtout de la flûte à bec et du cromorne, mais un jour, il a fallu qu’un instrumentiste tienne un rôle de contre-ténor. On s’y est tous essayé, mais comme je n’ai pas de complexes, c’est moi qui y suis allé. » Dans les années 70, cette voix est encore mal connue, voire méprisée. « Beaucoup de professeurs de chant refusaient de nous prendre en disant que ce n’était qu’une mode. » Mais cette opposition ne le décourage pas, et notre jeune chanteur va prendre des cours avec deux stars : Alfred Deller et René Jacobs. Deux conceptions très différentes de la voix de contre-ténor : « Les anglais utilisent un seul registre, le fausset, et chantent donc surtout dans l’aigu. Tandis que chez Jacobs, on apprenait à chanter en poitrine ». Toute la difficulté de ce type de voix est de se situer entre ces deux registres, au point de « passage » de la voix. Ce que cherche Dominique Visse, c’est d’élargir au maximum la tessiture, afin notamment de pouvoir chanter l’opéra baroque français. Un répertoire qu’il aborde pendant huit ans avec les Arts florissants, où, en plus de chanter, il transcrit les partitions qu’il déniche à la Bibliothèque Nationale. Désireux d’aborder également une musique antérieure (principalement les œuvres a cappella du xvie siècle), Dominique Visse fonde en 1978 l’Ensemble Clément Janequin, composé de quatre voix d’hommes. Le chanteur semble garder une certaine nostalgie de ces débuts du mouvement baroque : « On buvait du whisky à la pause et on mangeait des gâteaux un peu verts… Surtout, on était dans les années post-68 et il y avait un vrai engagement à gauche de la part des musiciens ».
Un acteur irrésistible L’évolution des baroqueux le laisse un peu sceptique, notamment chez les contre-ténors. « Ce sont aujourd’hui des voix formatées qui arrondissent toutes leur timbre de la même façon et chantent Haendel de manière lyrique avec un vibrato permanent. Je crois surtout qu’ils veulent chanter la musique romantique. » Allusion à peine voilée aux David Daniels et autres Philippe Jaroussky, dont le type de voix est effectivement éloigné du timbre très clair de Dominique Visse. Mais il ne faudrait pas limiter ce chanteur à la musique ancienne. Celui qui a créé des œuvres de Berio et de Dusapin est particulièrement engagé dans le répertoire contemporain. « Dans mes récitals, je fais cinq siècles de musique ! » C’est d’ailleurs dans une œuvre de Maurizio Kagel, Mare Nostrum, qu’on le retrouve à la Péniche Opéra. Une scène qu’il connaît bien pour la fréquenter depuis… 1974. « Notre premier spectacle mêlait une œuvre de la Renaissance et une création contemporaine, se souvient Mireille Larroche, directrice de la Péniche Opéra. Depuis, il a toujours nourri notre aventure. C’est un musicien au sens humaniste du terme, qui nous emmène vraiment loin dans ses interprétations. » Tous ceux qui l’ont vu sur scène le confirmeront : Dominique Visse est, outre ses qualités vocales, un acteur irrésistible, souvent associé aux rôles comiques. « Avant de travailler ma voix, je travaille d’abord mon personnage. » Les plus grands metteurs en scène ont collaboré avec lui, depuis Jean-Louis Martinoty jusqu’à Herbert Wernicke en passant par Robert Carsen. « J’aime les mises en scène modernes » : voilà une affirmation rare chez les chanteurs d’opéra. Même s’il est aujourd’hui devenu anti-clérical, Dominique Visse reste toujours animé d’une ferveur passionnée.
Antoine Pecqueur Mare nostrum, du 19 février au 30 mars. ![]() Entretien
MIREILLE LARROCHE
UN DIVERTISSEMENT DANS L’ESPRIT DU GRAND SIECLELA DIRECTRICE ARTISTIQUE DE LA PENICHE OPERA REPREND LA VEUVE ET LE GRILLON, RENCONTRE IMAGINAIRE ENTRE MADAME DE SEVIGNE ET JEAN DE LA FONTAINE. La Veuve et le grillon revient à bord de la Péniche, onze ans après sa création. Peut-on parler de « classique » de la Péniche Opéra ?
Mireille Larroche : Il y a des spectacles que nous avons beaucoup de plaisir à reprendre, ils sont une façon de se retrouver, de faire avancer la réflexion sur une période particulière. La Veuve et le grillon aborde le répertoire dit baroque en faisant entendre des compositeurs peu joués, tels Lambert, Boësset, Charpentier… C’est une musique raffinée, élégante, qui doit être entendue dans son contexte. De ce point de vue, on pourrait la comparer à la mélodie française. Dans l’esprit de l’époque, il faut la faire alterner avec un peu de danse, de théâtre, des vers. Ce doit être un véritable divertissement.
Qu’est-ce qui a changé depuis la première production ?
M. L. : Le spectacle est très différent de ce qu’il était à sa création : la musique est différente, les décors sont nouveaux… On ne peut pas parler de reprise, c’est plutôt une relecture. Le texte de Daniel Soulier est un dialogue brillant, drôle, savoureux entre Jean de La Fontaine et Madame de Sévigné. Il brasse les grands thèmes de l’époque : l’être, le paraître et le doute, la nature et la culture, le fond et la forme… Ce sont là des débats qu’il est bon de remettre au goût du jour, qui permettent de prendre de la distance par rapport au réel.
Comment le choix des œuvres musicales a-t-il été fait ?
M. L. : À la Péniche Opéra, nous aimons travailler sous forme d’atelier, pour confronter les idées, les faire évoluer. Patrick Cohën-Akénine a apporté de nouveaux airs, a changé l’instrumentation. Travailler avec lui est un vrai plaisir et nous avons eu envie de poursuivre sur ce projet notre collaboration de la saison dernière dans le cadre des mardis baroques. Il a de ce répertoire une vision stylistiquement très aboutie.
Propos recueillis par Jean-Guillaume Lebrun Du 7 au 8 mars au Théâtre de Fontainebleau. Du 10 au 28 mars à la Péniche Opéra.
Gros PLan
UNE FEMME EN SON JARDIN
LES LUNDIS DE LA CONTEMPORAINE ACCUEILLENT BETSY JOLAS.
Après l’invitation faite à Suzanne Giraud début février, c’est de nouveau au féminin que se décline ce deuxième « lundi de la contemporaine » de la saison. Figure majeure de l’avant-garde de la deuxième moitié du xxe siècle, Betsy Jolas incarne une modernité élégante et raffinée, qui a toujours su s’accorder à la poésie des auteurs d’hier et d’aujourd’hui. Sa musique vocale répond, à travers les siècles, à celle des maîtres de la Renaissance – Lassus, Morley ou Schütz – dont elle révère la richesse polyphonique. La voix est chez elle avant tout un art de la résonance ; elle donne aux mots des poètes – Pierre Reverdy par exemple, mais aussi Victor Hugo dans L’Œil égaré ou… elle-même dans le premier de ses deux Caprices de jeunesse – l’ampleur et la profondeur qui leur conviennent.
la musique de l’intime
La musique de Betsy Jolas se veut toujours évocatrice, presque narrative (l’une de ses œuvres instrumentales, parmi les plus célèbres, ne s’appelle-t-elle pas D’un opéra de voyage…). Pour ce concert « discrètement mis en espace », Betsy Jolas s’est prise au jeu avec deux œuvres nouvelles : Sur do, un hommage à Purcell, et une importante pièce pour quatuor vocal intitulée Femme en son jardin – un titre qui dit bien, comme la délicatesse chambriste de l’accompagnement (alto, violoncelle, piano), la musique de l’intime que reprend inlassablement l’œuvre de la compositrice.
J-G. Lebrun Lundi 29 mars à 20h30.
La Péniche Opéra
Compagnie Nationale de Théâtre Lyrique et Musical
46, Quai de la Loire - 75019 Paris
Tél. 01 53 35 07 77 et www.penicheopera.com |
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