Focus du n°175 / FEVRIER - 2010
Espace Jacques Prévert à Aulnay-sous-Bois
Danse d’elles : Des femmes interprètent leur histoire

Deux danseuses, deux solos, deux façons de se livrer en tant que femme et en tant qu’artiste… Voici un programme qui brasse des questions d’identité et d’intimité, au travers d’influences métissées. Linda Faoro et Céline Lefèvre sont les invitées de Danse d’elles, soirée spéciale en concordance avec la Journée Internationale des Droits de la Femme, le 8 mars.

Crédit : DR
Légende : Christophe Ubelmann, directeur de l’Espace Jacques Prévert d’Aulnay-sous-Bois
Propos recueillis



Christophe Ubelmann

Danse d’elles, une journée particulière

Au cœur de la programmation pluridisciplinaire de l’Espace Jacques Prévert, Danse d’elles s’inscrit comme un moment singulier. Son directeur Christophe Ubelmann revient sur sa démarche.

« Un endroit où des femmes puissent transmettre un moment de leurs parcours. »
 
« C’est d’abord en voyant les deux pièces de Linda Faoro et de Céline Lefèvre que l’idée m’est venue de les rassembler dans Danse d’elles. Ce n’est pas tous les jours que l’on croise des artistes, qui, au bout d’un certain nombre d’années, finissent par mettre sur le plateau des choses très intimes. Pour les présenter il fallait avant tout que cela fasse sens, trouver une sorte d’écrin. Je me suis saisi de la Journée de la Femme du 8 mars pour installer un moment qui permette l’expression de cette intimité. Linda Faoro a réussi à livrer son intimité en associant de façon cohérente et juste la danse, la parole et la musique. Cela m’a d’autant plus touché que l’exercice demeure en règle générale assez périlleux et difficile. Dans son solo, rien n’est gratuit, tout fait sens et tout concourt à rendre le discours plus riche. Je me rends compte que plus le temps avance, plus les artistes et les compagnies transdisciplinaires m’intéressent. Savoir sortir des frontières reste toujours assez difficile pour ces créateurs parce qu’on aime bien les mettre dans des cases. Au départ de Danse d’elles, on trouve le mouvement dansé, mais j’ai envie que la manifestation soit un endroit où des femmes puissent transmettre un moment de leurs parcours, où les arts croisés puissent se conjuguer, mais portés par des femmes. L’idée est de répéter cette manifestation chaque saison, en lui donnant un peu plus d’ampleur. »
 
Propos recueillis par Nathalie Yokel

Légende : Linda Faoro, en solo dans Ma Maison ne ressemble pas à celle de ma mère…
Entretien



Linda Faoro

Linda Faoro se dévoile en solo

Linda Faoro est une artiste hors cadres, dotée d’un appétit chorégraphique qui l’a conduite à s’initier à des techniques diverses : jazz mais aussi hip-hop, classique, danse africaine, danse orientale... Elle présente un solo unissant danse et théâtre, qui expose les recherches et les questions d’une femme « en (re)construction ».

En 2008, vous avez créé Ma maison ne ressemble pas à celle de ma mère, que vous vous apprêtez à présenter à l’Espace Jacques-Prévert. Était-ce la première fois que vous vous exposiez en solo ?
Linda Faoro : Il s'agit d'une pièce vitale dans mon parcours, et c’était en effet la première fois que je créais un solo – ou, plus exactement, la première fois que je créais un solo conçu pour la scène d’un théâtre, car il arrive souvent que je danse en solo pour la télévision ou pour de l’événementiel. Mais ce sont des cadres très différents, dans lesquels la dramaturgie et le rapport au public n’ont rien à voir avec ce qui se passe dans le secteur des arts vivants. D'une certaine façon, c'est la question qu'aborde mon solo : celle d’évoluer dans des contextes très divers, avec le risque de se perdre. Où suis-je, dans ces identités multiples ? Où suis-je en tant qu'artiste, en tant que femme ?
 
« Où suis-je, dans ces identités multiples ? Où suis-je en tant qu'artiste, en tant que femme ? » 
 
En effet, il est rare de voir un chorégraphe travailler dans des esthétiques, mais aussi des contextes économiques si différents...
L. F. : Cela implique de passer d'un style à un autre, d'un état à un autre. Il y a parfois de la frustration (le risque de ne pas travailler « à fond », ce qui compte le plus) et surtout, cela rend les choses difficiles quand on doit expliquer qui l'on est : en France, les professionnels du spectacle sont habitués à ce qu'un artiste travaille dans un seul domaine, bien identifié ! Ils ne prennent pas nécessairement au sérieux quelqu'un qui évolue dans le « show-biz »... Je pense malgré tout que le fait de travailler dans ces secteurs très différents est une richesse. Ainsi, dans l'événementiel et à la télévision, les modes de travail sont liés à des contraintes importantes : en très peu de temps, on doit créer et apprendre une chorégraphie avec plus de dix personnes, par exemple... Il n'y a pas droit à l'erreur. On devient alors très rigoureux, très réactif ; on développe une grande précision dans le mouvement et dans le rapport à la musique, et une grande aptitude à s'orienter dans l'espace. Ce sont de vrais atouts, qui me sont aussi très utiles quand je travaille au sein d'une compagnie !
 
Pour Ma maison ne ressemble pas à celle de ma mère, vous vous êtes entourée de plusieurs collaborateurs. Comment avez-vous travaillé ensemble ?
L. F. : En 2004, quand j'ai commencé à ressentir le besoin de me raconter en tant que femme, j'ai d'abord demandé à Laure Porché si elle voulait bien écrire pour moi un texte qui prendrait sa source dans mon intimité, dans mes propres écrits, dans mes réflexions sur les femmes et les hommes, sur l'amour, sur l'identité d'artiste. Outre la danse, j'ai toujours fait du théâtre et il me semblait important que le travail corporel soit relié à des mots, qui touchent le spectateur d'une autre manière. Pendant plus d'un an, Laure et moi avons beaucoup écrit ensemble, beaucoup échangé. Très rapidement, elle m'a proposé des textes. J'ai été beaucoup plus lente pour imaginer le passage de ces textes au plateau, j'avais très peur de ne pas en être capable : c'est Laure qui m'a attendue ! Ensuite, pour la mise en scène, j'ai fait appel à Peggy Semeria, qui a su lire entre les lignes. Elle m'a poussée et elle est parvenue à extraire de moi des choses essentielles. Y compris pour les parties dansées : jamais je n'ai été aussi bien dirigée dans ma danse que par cette artiste a priori non danseuse ! Enfin, il y avait la question de la musique, fondamentale pour moi car c'est la musique qui permet à ma danse de naître. J'ai travaillé en étroite collaboration avec le compositeur Thierry Bertomeu. Il a créé une musique originale qui unit hip-hop, big beat, musique orientale, percussions africaines, rock, rythm'n'blues... Une musique mélangée, métissée comme mon histoire, comme ma danse.
 
Propos recueillis par Marie Chavanieux




Ma Maison ne ressemble pas à celle de ma mère...
Attention, femme en construction ! prévient Linda Faoro. A trente ans, la danseuse s’en remet à la forme solo pour entamer une nouvelle démarche.
Une maison bourgeoise au milieu d’une cité… La danseuse plante le décor d’une vie, la sienne. Pourtant, définitivement, non, sa maison ne ressemble pas à celle de sa mère. La maison, selon Linda Faoro, c’est son refuge, son paysage intérieur, sa voix intime. C’est là qu’elle accueille ses amis et ses amours, qu’elle « fait le ménage ». En forme d’introspection, ce solo à plusieurs mains (Peggy Semeria, Thierry Berthomeu, Laure Porché, voir notre entretien) met en scène une femme qui porte une histoire peu commune. Une histoire mélangée, décalée, prise entre deux feux de milieux sociaux, entre les préjugés et les codes qu’il faut sans cesse briser. Exit Linda, star des plateaux télé en France et à l’étranger, balayés les carcans et les étiquettes… Qui se cache derrière cette femme qui ose s’illustrer en hip hop comme en danse orientale ? La parole, aujourd’hui, devient nécessaire, comme une envie de se rapprocher de soi.
 
N. Yokel
Ma maison ne ressemble pas à celle de ma mère…, chorégraphie de Linda Faoro, mise en scène de Peggy Semeria, le 8 mars à 20h30.

Crédit : DR
Légende : Céline Lefèvre reprend à son compte le mythe du cygne.



Juste un cygne
Céline Lefèvre donne au hip hop des envolées poétiques avec la simplicité d’un accessoire des plus naturels : la plume.
Pureté et légèreté s’invitent au plateau lorsqu’on laisse s’exprimer la grâce évidente d’une plume… Que dire lorsqu’elle se confronte à la danse hip hop ? Avec la figure du cygne, extrêmement référencée dans l’histoire de la danse, on fait ici un véritable saut dans le temps et dans l’épure, pour se retrouver face à une danseuse qui prend le risque de se confronter à l’archétype de la grâce et de la légèreté. Une gageure pour Céline Lefèvre, danseuse repérée dans la sphère hip hop, mais qui déjà en 2006 recherchait la Nuance dans le spectacle qu’elle créait avec sa propre compagnie C Mouvoir. Après un parcours chez Franck II Louise, Choréam et Déséquilibres, après avoir interprété Dame Capulet et assisté la chorégraphie de Roméos et Juliettes de Sébastien Lefrançois, Céline Lefèvre s’attache à une petite forme où le jeu qu’elle esquisse vaut plus que les grands discours. Manipulation, séduction… Un étrange pouvoir s’exerce. La plume des contes de fées peut-elle prendre le dessus sur cette femme qui se cherche ? Un solo entre prise de conscience et construction de soi.
 
N. Yokel
 
Juste un cygne de Céline Lefèvre, le 8 mars à 20h30.
 
Espace Jacques Prévert, 134, rue Anatole-France, 93600 Aulnay-sous-Bois. 
Réservations : 01 48 66 49 90.


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