Focus -247-Les Gémeaux à Sceaux / saison 2016/2017

Une pièce de résistant

Légende : Dominique Pitoiset. © D. R.

Entretien / Dominique Pitoiset
Théâtre / De Bertolt Brecht/ mes et scénographie Dominique Pitoiset

Dans le droit fil de ce théâtre facteur de citoyenneté qui est le sien, Dominique Pitoiset a choisi de mettre en scène ici et maintenant La résistible ascension d’Arturo Ui de Brecht.

A votre sens, en quoi la pièce éclaire-t-elle notre contemporanéité ?

Dominique Pitoiset : Une prise de pouvoir, c’est toujours contemporain. Ce n’est pas par hasard que Richard III est une des pièces les plus populaires de Shakespeare. Et les questions de pouvoir sont toujours des questions de désir. Celui de Richard est clairement annoncé. Celui d’Arturo Ui est moins facile à discerner. Que veut-il et pourquoi ? Il lui arrive d’en parler mais toujours dans un certain contexte. Arturo est toujours en représentation et contrairement au personnage shakespearien, il ne s’adresse jamais à nous directement. Il est donc à la fois très clair et d’une ambiguïté terrible. Il y a en lui une terrible part de jeu. N’étant rien, il veut devenir un premier rôle. La vérité que produit ce désir autour de lui, c’est le massacre et la tyrannie comme si son néant, étant projeté au dehors de lui, ravageait tout aux alentours. Mais peut-être qu’il n’est qu’une grenade dégoupillée par un certain système… Que serait une politique qui ne produirait pas de tels effets ? En attendant la réponse, Brecht nous propose de déchiffrer le jeu. Un tel travail, on le constate malheureusement tous les jours, est plus que jamais nécessaire.

« La pièce résonne terriblement avec notre monde. »

La pièce, dont il existe deux éditions, pose des problèmes de traduction. Comment avez-vous relevé le défi ?

D. P. : La première chose à faire, c’est de revenir aux textes originaux, pour les dégager de leurs gangues d’adaptation ou simplement pour renouveler leur langue. C’est ainsi que j’ai procédé quand j’ai montéMort d’un commis voyageur de Miller ou Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Albee dont j’avais demandé des traductions nouvelles à Daniel Loayza. Et comme je suis convaincu qu’il faut procéder de même pour Brecht, je lui ai demandé de travailler à la mise au point d’une version spécialement destinée à cette mise en scène. Nous partons du texte de l’édition de poche Suhrkamp, dans la langue originale, pour faire ensuite les comparaisons nécessaires avec l’autre version, et nous nous fondons sur l’adaptation faite par Heiner Müller en 1995.

Dans votre note d’intention, vous dites que mettre en scène La résistible ascension d’Arturo Ui, « ce n’est surtout pas monter une production historique ». Quels sont vos choix de mise en scène ?

D. P. : Pour Brecht, ce n’était pas une production historique mais une pièce destinée à faire réfléchir sur des mécanismes et des événements tout à fait contemporains de son écriture. Et il s’est servi de Richard III de Shakespeare entre autres comme d’un patron pour découper, mettre à la fois en forme et à distance le récit de la prise de pouvoir par les nazis. Il ne s’agit pas pour nous, aujourd’hui, de raconter l’histoire d’Hitler ou de faire comme si on éclairait automatiquement le présent, car les situations historiques sont très différentes. Mais je crois que par son thème, par son ton, par son intelligence ironique, par son démontage de la théâtralité du pouvoir et à l’heure du tout médiatique, la pièce résonne terriblement avec notre monde. Et c’est ce que je vais essayer de montrer en proposant aux spectateurs un miroir où la distanciation ne sera pas synonyme de profondeur historique.

Vous confiez à Philippe Torreton le rôle-titre. Votre première collaboration avec Cyrano de Bergerac d’une beauté et d’une pertinence inédites, a connu un immense succès public et critique. Quel plaisir particulier avez-vous à travailler ensemble ?

D. P. : Philippe, c’est un de ces grands acteurs chez qui les qualités personnelles et professionnelles se renforcent mutuellement. Il est intègre, généreux et s’engage à fond dans toutes les répétitions et les représentations. Incarner Ui, une forme de vide, de mal absolus, ce n’est simple pour personne. S’il en prend le pari, c’est parce qu’il sait que ce risque est au service d’une tentative artistique, je suis très heureux qu’un comédien de sa stature ait préservé le goût du jeu.

En tant que directeur d’acteurs, qu’attendez-vous des comédiens ?

D. P. : Nous allons retrouver beaucoup de comédiens de Cyrano. Autour de ce formidable chef de troupe qu’est Philippe, ils vont devoir rallumer le feu de la narration collective, redécouvrir une façon de fabriquer à vue l’histoire qui se raconte. C’est-à-dire inventer ensemble l’accès juste au geste de raconter et faire sentir que cet accès fait sens, qu’il est la chair dont le théâtre est fait. Notre Cyrano était à la fois le poème de Rostand et sa recréation. Arturo Ui, à certains égards, raconte une histoire du même genre mais retournée comme un gant : ici, c’est Arturo qui a foi en lui-même, qui ne doute pas du personnage qu’il est et qui veut l’imposer à tous. Et donc, là où Cyrano avait su nous séduire, il faudra résister.

 

Propos recueillis par Marie-Emmanuelle Galfré

A propos de l'événement

La résistible ascension d’Arturo Ui
du Jeudi 10 novembre 2016 au Dimanche 27 novembre 2016
Les Gémeaux - Scène Nationale
49 Avenue Georges Clemenceau, 92330 Sceaux, France

Du mardi au samedi à 20h45, le dimanche à 17h. Tél : 01 46 61 36 67. www.lesgemeaux.com


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