Avignon - Entretien / Radhouane El Meddeb

Face à la mer, pour que les larmes deviennent des éclats de rire

Crédit : Olivier Roller Légende : Radhouane El Meddeb

Cloître des Carmes / Chor. Radhouane El Meddeb

Radhouane El Meddeb interroge sa double culture et la rupture qui le constitue avec des artistes tunisiens.

Comment vous est venue l’idée de cette création ?

Radhouane El Meddeb : Quand j’ai reçu cette proposition du Festival, j’ai tout de suite pensé à retourner à la case départ, en Tunisie, pour revenir à Avignon avec des compatriotes qui racontent ce qui s’était passé chez eux pendant tout ce temps où j’étai parti. Le Festival a trouvé que c’était une belle idée, même si pour moi ce n’est pas facile.

Qu’est-ce qui est difficile ?

R. E. M. : Cette double appartenance est compliquée. Je suis en France depuis 1996 pour vivre ma passion, le théâtre, sans entrave. J’ai la double nationalité. Et puis il y a eu cette grande rupture, cette grande douleur de la disparition de mon père en 2009, et je n’étais pas là. Puis la Révolution, et je n’étais pas là non plus. J’ai eu peur pour mon pays, pour ma famille, pendant cet affrontement entre citoyens, policiers et pouvoir. Quand ils sont partis tous ensemble dire leur colère, se révolter, affronter le danger, je n’étais pas avec eux. Je suis donc presque exclu de tout ce mouvement. Comme une part de moi que l’on m’aurait confisquée. Pour ceux qui vivent toujours en Tunisie, c’est comme si on les avait abandonnés, comme si on avait déserté.

« Dans la danse contemporaine, on peut tout livrer, tout donner à voir. » 

Comment les corps racontent toute cette histoire ?

R. E. M. : Dans la danse contemporaine, on peut tout livrer, tout donner à voir. J’essaie d’amener les danseuses à traduire divers états de corps dans une dimension politique, sociale, culturelle. Ce sont encore des choses dont on n’a pas l’habitude ici de la part d’artistes tunisiens.

Comment avez-vous choisi vos interprètes ?

R. E. M. : J’ai réuni des interprètes d’âges et de milieux différents. À chaque fois ce sont des rencontres particulières. Il y a un chanteur et un musicien que j’ai rencontrés sur Facebook. Ils reprennent de vieilles chansons tunisiennes d’un répertoire fondamental qui passe par l’arabo-andalou ou la musique juive tunisienne, ça a été un coup de cœur. Il y a aussi deux amies danseuses. Ce sont elles qui m’ont révélé la danse alors que je vivais encore en Tunisie. L’une est issue du classique et a travaillé dans des compagnies européennes et américaines. L’autre, plutôt jazz, est passée par l’Ecole de Rosella Hightower, entre autres. Il y a aussi quatre jeunes danseurs urbains qui m’ont beaucoup touché par leur implication dans la société civile.

En tant qu’artiste, que pensez-vous de la Tunisie d’aujourd’hui ?

R. E. M. : J’ai cru qu’avec la Révolution les choses allaient changer rapidement, mais après un coup d’accélérateur du aux événements, il y a eu un coup d’arrêt. Si les artistes cherchent toujours à mettre en rapport le politique, le pouvoir, la démocratie, la révolution culturelle n’a pas eu lieu. On continue à être empêchés, avec une grande différence entre la ville et la campagne. Ceux qui ont espéré la justice, la liberté, la démocratie continuent mais sont assez désespérés. La vraie société civile reste agissante, mais commence à être désabusée. D’une certaine façon, les gens résistaient et tentaient de faire des choses plus fortes au temps de la dictature. La pièce interroge aussi le regard porté sur nous, sur eux, face à cette attente du monde par rapport à ce pays qui s’est révolté. Ici on a appelé le mouvement « la Révolution de Jasmin», ça me semble un peu ridicule, ou déplacé. Il y a aussi beaucoup de dérision dans tout cela…

Propos recueillis par Agnès Izrine

A propos de l'événement

Face à la mer, pour que les larmes deviennent des éclats de rire
du Mercredi 19 juillet 2017 au Mardi 25 juillet 2017
Cloître des Carmes
Place des Carmes, 84000 Avignon, France

à 22h, relâche le 23. Tél. : 04 90 14 14. Durée : 1h15.


 


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