Théâtre - Critique

Doreen

Crédit : Charlotte Corman Légende : Laure Mathis et David Geselson dans Doreen.

Théâtre de la Bastille / d'après André Gorz / mes David Geselson

Après En route Kaddish, qui a marqué avec succès ses débuts dans l’écriture et la mise en scène, David Geselson adapte Lettre à D. du philosophe André Gorz. Une bouleversante archéologie d’un amour fou.

Jusqu’à ce que son épouse Dorine Keir tombe gravement malade, André Gorz n’a eu que peu de mots pour l’amour. Théoricien de tendance marxiste dont l’importante contribution à la critique du capitalisme commence à être reconnue à sa juste valeur, il a pourtant beaucoup aimé. Au point de se donner la mort avec sa femme en 2007, un an après la publication de Lettre à D. C’est à cette zone longtemps informulée et pourtant centrale dans la vie d’André Gorz que s’intéresse David Geselson dans Doreen. En se basant sur cet ultime texte et sur de nombreux autres documents, l’auteur et metteur en scène confirme son goût pour la réflexion politique et l’autofiction déjà présentes dans En route Kaddish (2014), dialogue fictif et critique avec son grand-père juif parti en Palestine dans les années 1930. Archéologie d’un amour fou, Doreen donne à vivre une des dernières soirées du couple telles que David Geselson les a imaginées à partir de ses recherches. Cela sans plus de prétention à la vérité que André Gorz lui-même, qui dès les premières pages de son court récit dit avoir à « reconstituer l’histoire de son amour pour en saisir tout le sens ». Sur scène aux côtés de la superbe Laure Mathis, David Geselson interroge ainsi la place de l’amour dans nos sociétés postmodernes. Et plus largement, celle de l’utopie.

 Dernier fragment d’un discours amoureux

 Reçus comme des hôtes dans l’élégant écrin conçu par Lise Navarro, tapissé de moquette, entouré de bibliothèques en bois et éclairé d’une lumière tamisée, les spectateurs sont invités à s’approprier le plateau. Sur une grande table disposée en plein milieu de ce décor, verres de vin et biscuits apéritifs aident les plus réservés à oublier leur habitude du quatrième mur. On se sert selon sa gourmandise. Quelques conversations interrompues avant l’entrée en salle reprennent, jusqu’à ce qu’un discret signal enjoigne à chacun de regagner sa place. Après ce rituel , la déclaration qui ouvre Lettre à D. peut être prononcée : « Tu vas avoir quatre-vingt deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais ». La suite est à l’avenant. Simple et sublime. D’une bribe de discussion sur la douceur du présent malgré la maladie à un dialogue sur la nocivité de l’automobile ou encore sur Sartre, Doreen répond à l’impératif posé par Roland Barthes au seuil de ses Fragments d’un discours amoureux. La pièce relie le discours amoureux aux langages environnants. En l’occurrence au reste de l’oeuvre d’André Gorz, dont les idées sur l’autonomie de l’individu, la fin du travail et l’écologie nous parviennent avec d’autant plus de force qu’elles passent par l’intime.

 

Anaïs Heluin

A propos de l'événement

Doreen
du Mercredi 8 mars 2017 au Vendredi 24 mars 2017
Théâtre de la Bastille
76 Rue de la Roquette, 75011 Paris, France

Du 8 au 24 mars 2017, à 18h30 du 8 au 12 mars et à 19h30 du 13 au 24 mars. Relâche les 12, 16 et 19 mars. Tel : 01 43 57 42 14.


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