Théâtre - Critique

Désir sous les ormes

Désir sous les ormes©Andre Muller

Tournée en France / d’Eugene O’Neill / mes Guy Pierre Couleau

Guy Pierre Couleau met en scène Désir sous les ormes, tragédie rurale imaginée par Eugene O’Neill, et offre à cinq magnifiques comédiens l’occasion d’une subtile rencontre sous les frondaisons de la cupidité.

Râpeuse et drue, la langue d’Eugene O’Neill est comme un terroir. Elle est remarquablement traduite par Françoise Morvan, qui lui imprime un rythme de mélopée et la pare de néologismes poétiques avec une inventivité sémantique jouissive. Plus encore que de cette terre ingrate qu’ils ont arrosée de leur sueur et de leurs larmes et rendue fertile à force de peine et de sacrifices, Ephraïm et les siens sont fils de ce parler rustique, qui révèle ce qu’ils sont et exprime, par sa maladresse, la rudesse de leurs rapports. Dans la Nouvelle-Angleterre de 1850, bastion des premiers colons tentés de continuer la conquête vers l’Ouest, ses mines d’or et son herbe tendre, le vieil Ephraïm Cabot a labouré le sol rocailleux, usé deux femmes à la tâche et élevé trois fils. Parti chercher une nouvelle épouse, il revient avec Abbie, qui va semer l’amour et la mort dans cette famille austère. Sitôt la belle arrivée, Siméon et Peter, les deux aînés, fuient en Californie pour y faire fortune, mais le cadet, Eben, demeure pour préserver ce qu’il considère comme sien et que veut lui arracher la jeune femme : sa ferme, ses vaches et la trace de la peine de sa mère, morte au travail.

Entre cantique et apocalypse

Posséder la ferme ou posséder la femme de son père ? Eben est pris dans un dilemme qu’il croit résoudre en devenant le père du nouvel héritier du vieil Ephraïm, tenté par Abbie qui, entre promesses extorquées à son mari et mensonges à Eben, assure sa situation. Comme Phèdre trompant Thésée ou Andromaque profitant de Pyrrhus, Abbie est une héroïne tragique, dont l’obstination à se perdre provoque la ruine de ce qu’elle espérait construire. Son amour pour Eben ne parvient pas à réduire la folie possessive du jeune homme, et le jeu des cupidités finit par détruire ces âmes plus dures que le caillou. Pour incarner ces paysans frustes à l’austérité hautaine, Guy Pierre Couleau choisit des comédiens au tempérament trempé. Philippe Mercier campe un Ephraïm anguleux et illuminé, entre Isaïe et Minos, figure d’une loi incapable de comprendre les assauts du désir, prophète d’un Dieu infanticide. Philippe Cousin et Benjamin Kraatz excellent en frères bourrus, naïfs et brutaux. Stéphanie Pasquet et Nils Öhlund (Abbie et Eben) incarnent avec une poignante vérité, qui sait éviter l’affectation et l’emphase, les amants maudits, que leur désir et leur jalousie poussent au crime. Guy Pierre Couleau signe ici un très beau spectacle, qui tient en équilibre le jeu des passions, avec un art consommé de la retenue et une élégance d’une grande justesse : beau comme un cantique amoureux, terrifiant comme une vaticination d’apocalypse.

Catherine Robert

A propos de l'événement

Désir sous les ormes
du Mardi 8 avril 2014 au Mercredi 11 juin 2014
La Filature
20 Allée Nathan Katz, 68100 Mulhouse, France

Du 8 au 11 avril 2014. Mardi, mercredi et vendredi à 20h ; jeudi à 19h. Tél. : 03 89 36 28 28. NEST – CDN de Thionville-Lorraine, 15, route de Manom, 57100 Thionville. Le 15 avril à 20h et le 16 à 19h. Tél. : 03 82 82 14 92. La Comédie de Genève, 6, boulevard des Philosophes, CH – 1205 Genève. Du 29 avril au 11 juin. Mardi et vendredi à 20h ; mercredi, jeudi et samedi à 19h ; dimanche à 17h. Tél. : 41 22 320 50 01. Durée : 1h50. Spectacle vu à la Comédie de l’Est.


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