Théâtre - Critique

Ateliers Berthier / texte et mes Joël Pommerat

Cendrillon

Publié le 20 avril 2013 - N° 209

Joël Pommerat signe une version bouleversante du conte populaire, aux lisières du réel, où la jeune fille apprend à ne plus être écrasée par la perte de sa mère. 

Crédit photo : DR
Légende photo : Joël Pommerat fait de la scène un espace sensoriel.
Crédit photo : DR Légende photo : Joël Pommerat fait de la scène un espace sensoriel.

« Ça va me faire du bien. » Nettoyer, laver, balayer, récurer, décrasser, dégraisser, le linge, le sol, le four, les toilettes, les poubelles, les oiseaux morts. « Ça va me faire du bien. » répète obstinément la jeune Sandra à sa belle-mère promise, sous l’œil goguenard de ses deux pimbêches de filles. Et elle en redemande, encore, encore, pour remplir sa béance, punir son existence, s’enfermer dans le souvenir vivant de sa mère, morte en lâchant quelques mots inaudibles dans son dernier soupir. Un malentendu laissé un suspens, où s’infiltre la culpabilité jusqu’à river chaque instant présent au passé. Recluse à la cave avec ses fantômes, Sandra – renommée « Cendrier » – s’échine aux tâches ménagères, tandis que son père, mollasson enfumé, tempère et obtempère face à la marâtre et ses méchants tendrons. Le quotidien file de mal en pis, jusqu’au jour où le roi convie la famille, choisie par tirage au sort, à la fête qu’il organise pour divertir son fils, coincé dans la mélancolie depuis la disparition de sa mère. Une soirée qui enfin la délivrera de son fardeau…

Surmonter le deuil

Tirant les motifs du conte, fixé par Charles Perrault et les frères Grimm, puis gravé dans l’imagerie populaire par Walt Disney, Joël Pommerat trame son histoire sur le deuil impossible et le sentiment de faute qu’éprouve la jeune fille confrontée à la perte de la mère et l’abandon du père. Mariant la satire sociale et la puissance d’évocation des symboles, il joue des stéréotypes et décale les personnages du dessin encollé dans la mémoire collective : Cendrillon (admirable Deborah Rouach) est ici une gamine aussi décidée qu’énergique, la belle-mère une aboyeuse agitée, frappée de jeunisme et fanatique de la rhétorique de l’action, ses filles, des bécasses prétentieuses, le père, un pleutre aspirant au remariage, la fée, une magicienne amateur déjantée, le roi, un gentil fêtard, et le prince charmant, un adolescent obsédé également par l’absence de sa mère. Débarrassant le récit de toute mièvrerie, Joël Pommerat l’inscrit dans un espace imaginaire aux lisières du réel, dont il floute les pourtours pour faire résonner la pièce aux confins du conscient. Porté par des acteurs et une mise en scène d’une bouleversante justesse, Cendrillon trace ainsi le chemin initiatique d’une enfant qui peu à peu apprend à surmonter la séparation maternelle, à retrouver le désir de vivre, à s’aimer pour pouvoir aimer, à se re-connaître dans l’autre. Tant d’émotions qui touchent au plus secret de nos deuils inaccomplis, ferrés à force d’oubli au fond du cœur.

Gwénola David

A propos de l’évènement
Cendrillon
du 23 mai 2013 au 29 juin 2013
ATELIERS BERTHIER
Boulevard Berthier 75017 Paris
Du 23 mai au 29 juin 2013. Tél. : 01 44 85 40 40 et www.theatre-odeon.eu. Durée : 1h40. Texte publié chez Actes Sud-Papiers.
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