Avignon - Entretien / Emma Dante

Gymnase Aubanel / conception et mes Emma Dante

Bêtes de scène

Publié le 25 juin 2017 - N° 256

Après Le Sorelle Macaluso, succès du Festival d’Avignon en 2014, la metteure en scène sicilienne poursuit son travail radical où le langage des corps atteint une rare intensité. Elle met en scène une communauté humaine nue, des “bêtes de scène“ à la fois enfermées dans une condition et en quête de dialogue.

© Masiar Pasquali
© Masiar Pasquali

Quels thèmes avez-vous voulu aborder à travers cette pièce ?

Emma Dante : Lorsque j’ai commencé à travailler sur Bestie di scena, je voulais raconter le travail de l’acteur, sa fatigue, sa nécessité, son renoncement, mais au fur et à mesure que j’avançais dans le travail, j’ai compris que le sens du spectacle était autre, et que l’acteur interprétait l’être humain. Les acteurs sont devenus des hommes et des femmes qui habitent la grande scène théâtrale du monde. Petit à petit, je me suis retrouvée face à une petite communauté d’êtres primitifs, dépaysés, fragiles, un groupe d’idiots qui, comme geste extrême, livre aux spectateurs leurs vêtements trempés de sueur, en renonçant à tout. Tout a commencé par ce renoncement. Une étrange atmosphère s’est créée et ne nous a plus lâchés : le spectacle s’est alors généré tout seul. Au début du travail et au fil des répétitions, nous nous sommes concentrés sur le regard. Nous avons passé des heures à nous regarder, ils me regardaient et moi je les regardais, sans parler, sans juger. Ils se sont déshabillés petit à petit, abandonnant tous les préjugés, chacun à son rythme. Au centre de tout, il y a l’individu, avec ses mouvements mal coordonnés et sauvages, l’individu qui trace des parcours, qui cherche des chemins nouveaux, qui ne fait rien d’autre que de participer instinctivement à des mouvements saccadés au rythme desquels les muscles et les réflexes sont sollicités et tendus pour rejoindre un état où le corps se met à penser. Le corps devient alors le gardien d’un secret. La sortie est interdite, des coulisses surgissent des signaux de feux, et de l’enclos scénique, les bêtes ne peuvent pas sortir.

Que nous disent ces corps nus ?

E. D. : Lorsque les bêtes de scène ont rejoint la nudité totale dans un lieu complètement dénudé, moi, spectatrice assise sur sa chaise qui regarde, j’ai commencé à ressentir la peine de mon regard, éprouvant un étrange sentiment de culpabilité face à la scène nue et aux corps nus. Alors, je leur ai demandé de se couvrir les yeux, les seins et les parties génitales pour me libérer de ce poids. J’ai compris que le péché était dans mon regard, dans le fait de fixer ces corps, ces visages, que ça me faisait surtout du mal à moi. Dans Bestie di scena il y a une communauté en fugue. Comme Adam et Eve chassés du paradis, les bêtes finissent sur une scène pleine d’écueils et de tentations, le lieu du péché, le monde terrestre. Là, ils y trouvent la maison, la salle de jeu, la haine, l’amour, le refuge où s’abriter, la nourriture, les jouets, la peur, la mer, le naufrage, la tranchée, la tombe, les restes d’une catastrophe…

Comment définissez-vous le parcours de ces Bêtes de scène au fil de la représentation ?

E. D. : Ce que les bêtes de scène savent faire le mieux, c’est imaginer. Elles s’illusionnent sur le fait de vivre en tenant entre les mains des objets prêtés et dans la bouche des lambeaux de paroles. Elles n’ont pas d’histoire à raconter, elles vivent dans la fragmentation. Comme les enfants qui croient en les jeux et qui se laissent enchanter jusqu’aux excès de la démence. Ils dansent, chantent, hurlent, se disputent, aiment, rient, combattent… Un groupe d’imbéciles apparemment fragiles et impuissants, du latin in-baculum (sans-bâton), qui font les premiers pas en titubant.

« Au centre de mon histoire d’artiste, il y a le corps, avec ses mouvements sans règle, sans grammaire. »

Qui sont ces « Bêtes des scène » ? Comment les connaître ?

E. D. : J’ai eu la chance, en faisant du théâtre, d’avoir la rage au ventre, et en suivant une sorte d’instinct primitif, j’ai pu voir les choses sous une autre lumière, moins conventionnelle. La première étape a été d’établir un rapport entre moi et ma bête, qu’au départ je refusais. Ma propre bête, car chacun a la sienne. J’avais peur de sa spontanéité incontrôlable, de sa mauvaise éducation. J’ai cherché à l’éviter, tout le temps, me croyant mieux qu’elle. Mais la bête a ressurgi, puis s’est retirée, elle est revenue et est repartie encore, transformant notre rapport en une relation d’attraction/répulsion, jusqu’à ce que petit à petit elle s’émancipe de moi et explose. Elle s’est déshabillée et m’a regardé. Son regard m’a fait mal, me révélant que j’avais toujours été nue et affamée. Toujours, au centre de mon histoire d’artiste, il y a le corps, avec ses mouvements sans règle, sans grammaire. Ça a toujours été lui le coeur battant de l’exercice, le pilier du manège, celui à qui il faut s’adresser pour tenter de comprendre ce que nous sommes. C’est pourquoi j’ai demandé aux corps nus de Bestie di scena de ne pas décrire, de ne pas imiter, de ne pas ressentir de honte, cela pour concevoir une pensée pure et immaculée, libérée du jugement, qui puisse établir une communication entre nous et la bête que nous portons en nous.

Propos recueillis par Agnès Santi et traduits par Léa Chanteau

A propos de l’évènement
Bêtes de scène
du 18 juillet 2017 au 25 juillet 2017
Festival d’Avignon. Gymnase du lycée Aubanel
14 Rue Palapharnerie, 84025 Avignon, France

à 20h, relâche le 21. Tél : 04 90 14 14 14. Durée : 1h15.


Commentaires
0 commentaire(s)

Les commentaires sont fermés.

Laisser un commentaire


A ne pas manquer actuellement dans La Terrasse