Théâtre - Critique

B. Traven

La compagnie AsaNIsiMAsa sur les traces de B. Traven. Crédit : DR

Nouveau théâtre de Montreuil / texte et mes Frédéric Sonntag

Frédéric Sonntag achève sa Trilogie fantôme avec un spectacle remarquable de maîtrise, de beauté et d’intelligence. Une passionnante enquête et une indéniable réussite théâtrale, servie par des comédiens éblouissants.

Un « homme sans empreintes », selon le titre du roman d’Eric Faye qui s’inspire de sa vie ; un homme né en Prusse brandebourgeoise et dont les cendres furent dispersées au-dessus du Chiapas en 1969 ; une multitude de pseudonymes ; un roman célèbre porté à l’écran par John Huston et devenu un film culte, mais aussi une cinquantaine d’ouvrages à son actif : B. Traven, dont on ignore jusqu’au prénom, demeure un mystère. Frédéric Sonntag s’en empare et compose, à partir de ce matériau biographique, une fresque extraordinaire qui croise les époques et mêle les arts de la scène avec un équilibre subtil et une intelligence jouissive. On découvre en parallèle cinq histoires : celle du poète boxeur Arthur Cravan, arrivé en Amérique en 1916, celle d’un scénariste américain victime du maccarthysme dans les années 50, celle de deux journalistes sur les traces de B. Traven à Mexico en 1977, celle d’un squat parisien en 1994 et celle d’une documentariste travaillant sur l’histoire des occupants de ce squat en 2014. Le tuilage des épisodes de cette traversée du XXème siècle, brillamment agencé, offre aux comédiens l’occasion de passer d’un rôle à l’autre avec un sidérant talent, une rapidité et une fluidité stupéfiantes.

Hétéronymes et hétérodoxie

Fils conducteurs du spectacle (de Trotsky croisé par Cravan sur le bateau de l’exil à l’admiration d’un des squatteurs pour le sous-commandant Marcos), la critique du capitalisme et de ses ravages et un magnifique tableau de l’anarchisme (de l’évocation des marins de Kronstadt liquidés sur ordre de Trotsky à la scène hilarante de l’organisation fédéraliste du squat). Ni Dieu ni maître : tel était justement la maxime de B. Traven, l’homme au masque, refusant la prison de l’état civil, rétif à tous les embrigadements, à toutes les sommations et à tous les stigmates. La portée politique du spectacle de Frédéric Sonntag apparaît alors dans toute son acuité. Elle constitue une magnifique réponse à notre époque, qui soumet les humains au flicage des mégadonnées tout en prospérant sur la haine identitaire. B. Traven apparaît comme le héros d’un anonymat revendiqué, qui est le vrai visage de la liberté. Tous les personnages de ces histoires croisées trouvent, dans leur quête commune de la figure de l’anarchie, trois choses qui valent bien davantage qu’une identité : l’amour, du sens à donner à sa vie et les conditions de la création artistique. L’impeccable narration ouvre sur une réflexion philosophique et politique sagace, qui rappelle que les identités sont toujours multiples et que l’assignation est un piège stérile et haineux. La mise en scène, les images (magnifique travail de collecte des archives), la musique, le chant, le jeu : tout concourt à faire de ce spectacle une réussite complète et particulièrement aboutie.

 

Catherine Robert

A propos de l'événement

B. Traven
du Mardi 20 mars 2018 au Samedi 14 avril 2018
Nouveau Théâtre de Montreuil salle Maria Casarès
63, rue Victor-Hugo, 93100 Montreuil.

Tous les jours à 20h, sauf le samedi à 19h, relâche le dimanche. Tél. : 01 48 70 48 90. Les 19 et 20 avril au Grand R, scène nationale de la Roche-sur-Yon. Durée : 2h45.


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