ENTRETIEN / Laurence Equilbey & Valentine Goby

ARTISTES ET ENGAGEES

Laurence Equilbey © Julien Benhamou Valentine Goby © Fanny Dion

L’engagement des artistes / le goût du partage

Qu’est-ce qui pousse un artiste à s’engager ? Par quels moyens agir ? Pour quels enjeux ? Afin de répondre à ces questions, nous avons rencontré deux artistes très investies qui n’hésitent pas à aller sur le terrain pour faire bouger les lignes. Laurence Equilbey est cheffe d’orchestre. Elle a fondé le chœur Accentus et l’ensemble sur instrument d’époque Insula orchestra, actuellement en résidence à La Seine Musicale sur l’île Seguin. Valentine Goby est écrivain. Prix des libraires 2014 pour Kinderzimmer aux éditions Actes sud, elle est présidente du Conseil permanent des écrivains et vice-présidente de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse.

« Je crois beaucoup à la vertu profonde d’une œuvre d’art. »

Laurence Equilbey

« Ce que j’ai reçu, il faut que je le rende. »

Valentine Goby

Dans un monde qui devient de plus en plus complexe, il pourrait être tentant pour un artiste de s’enfermer dans sa tour d’ivoire, de privilégier l’individualisme au profit du collectif. Ce ne sont pas du tout les options choisies par Laurence Equilbey. Cette cheffe d’orchestre – les femmes ne représentent que 4 % à cette fonction, selon les chiffres de la SACD – milite bien sûr en faveur de l’égalité hommes/femmes mais multiplie également les initiatives et les formats inédits destinés à rendre la musique classique accessible à tous, et particulièrement aux jeunes. Avec son ensemble Insula orchestra, en résidence à La Seine Musicale, le nouveau lieu culturel de l’île Seguin, elle propose par exemple des garderies musicales pour les enfants à partir de 5 ans, une web-série Mozart Matrix, des rencontres intitulées « adopte un musicologue », ou encore Insulab, un laboratoire musical pour une nouvelle génération de mélomanes de 17 à 26 ans. « La question n’est pas tant de conquérir de nouveaux publics que de résonner dans mon époque. Ma motivation est avant tout artistique.  Je crois beaucoup à la vertu profonde d’une œuvre d’art et d’une œuvre musicale en particulier. Lorsque l’on crée des projets qui ont une valeur artistique et humaine forte, on a envie de les partager avec le plus grand nombre et notamment avec un public que cela peut aider dans sa construction d’adulte. C’est très enrichissant pour l’âme humaine de se confronter aux arts, à la musique en particulier. Il y a des choses qu’on voudrait dire et qu’on arrive à exprimer parce qu’on écoute de la musique. L’année prochaine nous allons monter Egmont de Beethoven d’après la pièce de Goethe dans une mise en scène de Séverine Ferrier. C’est une œuvre édifiante sur la démocratie, la musique de Beethoven est électrique et ravive complètement les énergies, c’est fantastique d’écouter ça quand on a 18 ans ! »

 

Pour l’écrivaine Valentine Goby, le combat concerne avant tout les artistes eux-mêmes. Il est vrai que dans le domaine de l’édition, l’auteur est souvent le parent pauvre de ce secteur économique, alors que « le livre est la première industrie culturelle en France, devant le cinéma, avec un chiffre égal à celui de la musique aux Etats-Unis ! » La situation est encore pire pour les auteurs jeunesse qui ne perçoivent souvent qu’un pourcentage sur leurs ventes de 6 à 8 % contre 10 à 12 voire 14 % en littérature adulte. Se battre pour une meilleure rémunération des auteurs, pour qu’ils aient droit à une retraite de base et complémentaire, et surtout pour qu’ils connaissent leurs droits, telles sont quelques-unes des causes que défend Valentine Goby à la tête du Conseil permanent des écrivains (CPE) ou en tant que vice-présidente de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse. Comment est né ce militantisme ? « J’ai été comme beaucoup d’auteurs une auteure précaire et je me suis rendue compte, au moment où je commençais à avoir une situation plus stable sur le plan financier, que si j’avais pu franchir ce cap, c’est parce que d’autres personnes avaient lutté pour que les activités accessoires (lectures publiques, formations, ateliers d’écriture…) soient formalisées, rémunérées et servent de base à nos négociations contractuelles avec les médiathèques, les écoles et l’ensemble des lieux de diffusion du livre dans lesquels interviennent les auteurs. Je me suis dit : ce que j’ai reçu, il faut que je le rende ! C’est ainsi que j’ai posé ma candidature au conseil d’administration de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, et que je suis devenue ensuite présidente du CPE. »

 

Si les motivations, les énergies, les idées sont au rendez-vous, il reste que des freins peuvent surgir. La question de l’argent est ici cruciale. Lors du gala d’ouverture de La Seine Musicale, des moyens visuels et technologiques ont grandement aidé à rendre le concert accessible, vivant et dynamique. « Des jeunes ont adoré, ils m’ont dit : il faudrait tout le temps faire des concerts comme ça », s’amuse Laurence Equilbey. Et d’ajouter : « Pourquoi pas ! C’est juste que cela a quand même un coût ! » Valentine Goby pointe aussi l’investissement inhérent à tout engagement collectif : « C’est passionnant mais c’est difficile : il s’agit d’un travail bénévole, qui nécessite du temps et de pouvoir s’intéresser à des sujets souvent très techniques pour un créateur. Dans les instances que je représente, nous manquons d’auteurs très bien rémunérés alors que ce sont eux qui pourraient le plus facilement se mobiliser. » Une autre barrière, particulière au monde de l’édition, concerne les auteurs eux-mêmes : « 70 % d’entre eux font des interventions sans contrat. Aucun ouvrier, aucun employé n’accepterait cela ! Cela ne salit pas les mains de demander une rémunération ou de négocier son contrat avec son éditeur, au contraire : à mieux connaître ses droits, on gagne en dignité ! », soutient Valentine Goby.

 

Est-ce un hasard si l’engagement est souvent féminin ? Laurence Equilbey ne se pose pas la question de savoir si c’est parce qu’elle est une femme qu’elle a envie de résonner avec son époque. Son combat pour mettre en valeur la femme en tant que créatrice et interprète lui semble plutôt une question d’éthique et d’égalité. Valentine Goby remarque quant à elle que tous les dirigeants d’associations d’auteurs sont des femmes : « Je crois qu’elles sont très sensibles au collectif. Sans vouloir faire de l’essentialisme, je constate qu’il reste quelque chose de cet intérêt pour l’autre qu’on cherche probablement à éveiller chez les petites filles dans l’idée peut-être de la maternité, de la famille… Peut-être que cette éducation-là n’est pas encore complètement changée et qu’on en trouve encore des séquelles dans nos façons de nous comporter ».

 

Si l’entre-soi existe bel et bien dans la musique classique, si les auteurs de littérature générale, contrairement aux auteurs de BD, n’ont pas la culture de la mobilisation, des personnalités comme Laurence Equilbey ou Valentine Goby sont là pour montrer qu’il n’y a pas de fatalité : non seulement le militantisme conduit au progrès mais il peut être aussi joyeux et créatif !

 

Propos recueillis par Isabelle Stibbe

 

Pour en savoir plus :

Retrouvez la programmation de Laurence Equilbey à La Seine Musicale sur insulaorchestra.fr

Prochain livre de Valentine Goby : Je me promets d’éclatantes revanches, une lecture intime de Charlotte Delbo, à paraître en août aux éditions L’Iconoclaste.

A propos de l'événement


du Vendredi 22 septembre 2017 au Vendredi 22 septembre 2017


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