Sylvain Maurice
Entretien /
Sylvain Maurice

Peer Gynt : Le labyrinthe du moi

Sylvain Maurice — directeur du Centre dramatique national de Besançon et de Franche-Comté — met en scène Peer Gynt, d’Henrik Ibsen. Il élabore une représentation où comédiens, marionnettistes et musiciens, nourris par l’enfance et le rêve, s’attachent à jouer et à mentir en toute sincérité.

Quelle est, selon vous, la problématique qui se trouve au cœur de Peer Gynt ?
Sylvain Maurice : La problématique de l’identité, la façon dont un sujet se constitue, se construit et se déconstruit en permanence. C’est en cela que cette pièce est universelle. Nous sommes tous de la race des Peer Gynt à un moment ou à un autre de notre existence, car nous sommes tous amenés à nous définir, à évoluer, à nous contredire… Peer Gynt est comme un comédien, il ne cesse de changer d’identité, de jouer à être un autre, de raconter des mensonges. Il ne le fait pas exprès, il confond illusion et réalité. Et à force de parcourir ainsi ce labyrinthe du moi, il va se perdre.
 
Pour vous, qui est-il réellement ?
S. M. : Répondre à cela reviendrait à fermer définitivement le sens de la pièce, à gommer les paradoxes qui la traversent. Mon spectacle n’a pas du tout vocation à trancher la question de l’identité de Peer Gynt, à définir qui il est vraiment. Je souhaite, au contraire, proposer un maximum de perspectives, de possibilités. Chacun doit pouvoir se faire sa propre idée. Pour cela, j’ai élaboré un travail choral qui ne se limite pas à une vision psychologique du personnage. Ma mise en scène, en faisant se côtoyer des comédiens et des marionnettes, tente non seulement de s’emparer de la question de l’identité d’un point de vue dramaturgique, mais aussi d’un point de vue esthétique. Le monde est à l’image de Peer Gynt et Peer Gynt est à l’image du monde. Son parcours, qui va de l’adolescence au soir de la vie, n’est pas simplement un voyage concret, mais également un voyage sur l’imaginaire, sur le rêve, sur le théâtre…
 
« Le monde est à l’image de Peer Gynt et Peer Gynt est à l’image du monde. »
 
Est-ce la raison pour laquelle vous avez souhaité faire intervenir des marionnettes ?
S. M. : Cela fait à présent plusieurs années que je travaille sur cet univers. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la marionnette en tant que telle, mais plutôt l’intégration de la marionnette dans le théâtre, le rapprochement, le mélange de la marionnette et du comédien. Bien sûr, dans une pièce comme Peer Gynt, qui joue continuellement sur la variation des formes, il s’agit d’un moyen particulièrement intéressant pour incarner la diversité des styles, pour faire passer la narration de l’illusion à la psychologie, à l’épique, au symbolique, pour faire naître le fantastique, les figures extraordinaires…
 
Votre Peer Gynt semble être une sorte de grande machine à inventer des rêves…
S. M. : En tout cas, c’est vraiment ce à quoi j’ai travaillé. J’ai mis en scène Peer Gynt pour les enfants, il y a quelques années. Il s’agit, de mon point de vue, de l’une des pièces les plus passionnantes du répertoire. Elle me fait beaucoup penser aux films de Federico Fellini, d’Orson Welles… Je crois que Peer Gynt représente un réel tournant dans l’histoire du théâtre. Avec cette pièce, c’est la première fois que la subjectivité d’un homme a pris corps, de cette façon, dans la forme d’un texte. Comme s’il s’agissait de la dernière pièce avant le cinéma. Car, finalement, après cela, on ne peut qu’aller vers le film pour montrer ce qu’il y a dans la tête d’un personnage. Peer Gynt, c’est une véritable odyssée intérieure.
 
Vers quel type de jeu avez-vous dirigé vos comédiens ?
S. M. : Vers une forme de jeu très simple, très modeste. Il faut parvenir à retrouver l’humour que contient cette pièce, à penser les choses avec humanité, avec légèreté. On peut célébrer Peer Gynt comme la figure exemplaire de l’acteur, de l’artiste qui converse avec l’imaginaire, qui fait de la réalité une illusion et de l’illusion une réalité. Mais la tragédie de ce personnage, c’est peut-être de n’exister qu’à travers les hypothèses qu’il emprunte, de ne pas être guidé par du sens, des valeurs, par un regard sur le monde. C’est la réserve que j’émettrais à son sujet, car j’ai à la fois envie de le célébrer et de le critiquer. Peer Gynt tend un miroir assez fort aux artistes. Quand on fait du théâtre, on est placé devant le même dilemme : soit on se positionne en permanence dans une fuite en avant par le jeu, soit on cherche à défendre un point de vue, des idées…
 
Entretien réalisé par Manuel Piolat Soleymat
Peer Gynt, de Henrik Ibsen ; mise en scène de Sylvain Maurice. Du 6 au 19 mars 2008. Du lundi au vendredi à 19h00, le samedi 8 mars à 17h00. Relâche les dimanches, le samedi 15 et le lundi 17 mars. Nouveau Théâtre – Centre dramatique national de Besançon et de Franche-Comté, Parc du Casino, 25000 Besançon. Réservations au 03 81 88 55 11.

Reprise du 28 au 30 mars 2008 au Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine, du 10 au 12 avril au Centre dramatique national de Sartrouville, du 16 au 18 mai au Théâtre Firmin-Gémier d’Antony, le 27 mai au Théâtre de Lons-le-Saunier.



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